Groënland 2014

greenlandRendez-vous en territoire Inuit

 Le projet

Durant une dizaine de jours, j’irai marcher du côté d’Ilulissat en Baie de Disko, pour accéder à la calotte glaciaire, seconde réserve d’eau douce au monde. Mon objectif est de ramener un peu de cette eau si précieuse et menacée par le réchauffement climatique.

Une aventure en raquettes et en solitaire dans un décor fait de neige, d’icebergs et qui sait… d’aurores boréales !

Pour moi, cette marche sera le symbole des efforts et des difficultés que beaucoup de gens connaissent pour accéder à l’eau potable.

Voici le thème de mon voyage : l’eau potable, ses difficultés d’accès et l’importance de la préserver.

A la recherche d’une eau précieuse ! 

 

 

 Le projet

Le Groënland

Avec ses 44 087 km de littoral, c’est l’île la plus vaste de l’hémisphère nord. Situé entre l’océan Atlantique et l’océan Glacial Arctique, il est bordé par 6 mers. Grand comme 5 fois la France, sa démographie est comparable à celle de Niort (79), ma ville natale, soit moins de 60 000 habitants.

robinet80% de la surface du Groënland est recouverte par la glace. Cet immense glacier qu’on appelle Inlandsis (ou calotte glaciaire), représente 10% des ressources mondiales d’eau douce. La seconde plus grande réserve après l’antarctique. C’est une eau de neige particulièrement pure, souvent préservée depuis plusieurs dizaines de milliers d’années… L’inlandsis dépasse 3 000 mètres d’épaisseur par endroit.

titanicLe glacier Sermek Kujatdleq, situé à quelques kilomètres d’Ilulissat dans la baie de Disko, est le plus actif de l’arctique. Il avance de 25 mètres chaque jour, et vêle chaque année plus de 6 milliards de mètres cubes d’iceberg. C’est d’ailleurs un de ceux-là qui croisera la route du Titanic en 1912… La baie de Disko, est classée au patrimoine mondial de l’UNESCO depuis 2004.

 

L’eau potable

Elle semble facile d’accès lorsque nous sommes à la maison puisqu’il nous suffit de tourner le robinet pour remplir une bouteille. Mais lorsqu’on part en randonnée ou en trek, l’eau est un problème parfois difficile à gérer. Combien de litres faut-il prévoir ? Combien vais-je consommer durant la marche ? Combien m’en faut-il pour préparer les repas ? Vais-je en trouver sur mon chemin ?

Ainsi, au cours de mes expériences personnelles, j’ai connu la soif lors d’une randonnée sur deux jours dans les calanques entre Marseille et Cassis. Je n’avais pas prévu suffisamment d’eau dans mon sac et il y a ni source ni cours d’eau sur le parcours.

En Laponie, je faisais parfois fondre de la neige. Mais ce n’est pas sans conséquence pour l’organisme car la neige fondue donne de l’eau déminéralisée. Le plus sain était de puiser l’eau des lacs à travers la glace.

Dans le Connemara, en Irlande, l’eau coule partout. Le sol est une éponge. Peu engageante car jaunie par la tourbe, elle est toutefois généralement consommable. 

Le Groënland est un immense réservoir d’eau douce, posé là depuis des millénaires. Sorte d’Oasis géant, le glacier est à la fois indispensable à la planète, difficile d’accès et fragile. Mais il est aussi et surtout en danger.

Les premières études

J’ai reçu deux cartes de la région d’Ilulissat. Elles sont fascinantes ! On y voit l’Inlandsis, les fjords avec la représentation des icebergs… Le plus frappant est le quadrillage latéral des cartes. En effet, outre le quadrillage vertical représentant le nord géographique (comme sur toutes les cartes), il y a un quadrillage en biais, qui représente le nord magnétique.

Petit cours de géographie. Le nord géographique (l’axe de rotation de la terre) et le nord magnétique (celui qui attire l’aiguille des boussoles) ne sont pas du tout au même endroit. nordLe nord magnétique se trouve au large des côtes canadiennes, et il se déplace de plusieurs dizaines de kilomètres chaque année. C’est un phénomène tout à fait normal et qui n’a rien à voir avec le réchauffement climatique, qu’on se rassure ! C’est simplement l’énorme aimant qui se trouve au centre de la Terre qui bouge (pour faire simple). Donc dans la région d’Ilulissat, il y a un écart de 35° ouest entre le nord géographique et le nord magnétique (pour info, en France l’écart n’est que de 8° ouest). C’est important pour savoir lire la carte à l’aide d’une boussole, et ne pas perdre le nord (le bon).

Je parcours les sites internet pour glaner des informations et je lis beaucoup :

  • livresMichel Perez
  • Paul-Emile Victor
  • Jean-Baptiste Charcot
  • Jack London
  • Nicolas Vanier
  • Mike Horn
  • Nicolas Dubreuil
  • etc…

 

Tous ces récits, toutes ces histoires sont riches d’informations.

Voici les cartes que j’ai commencé à étudier et quelques croquis dessinés et commentés par Paul-Emile Victor en 1936 :

Carte_mini

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Source des croquis : Boréal et Banquise aux Ed. Grasset. A noter que le terme « Esquimau » n’est plus utilisé depuis bien longtemps, au profit de « Inuit », à l’instar des « Sames », autrefois appelés « Lapons ».

  

sponsor

Dossier de sponsoring

J’ai terminé de rédiger de dossier de sponsoring. Je vais l’envoyer, comme il y a deux ans pour la Kungsleden, à différents partenaires potentiels. Il me faut renouveler une partie de mon matériel, et j’espère obtenir des remises substantielles. Croisons les doigts !

Télécharger le dossier.

  

Les dates

Départ le 17 mars 2014. Retour le 30 mars. Depuis Marseille, il me faut prendre un vol pour Paris, puis un second pour Reykjavik, et enfin le lendemain, un troisième vol pour Ilulissat. Arrivée sur place le 18 mars à 12:00. 

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 Mon équipement

Voici la liste de mes principaux équipements. Certains figuraient déjà dans mon aventure sur la Kungsleden en 2012. D’autres ont été acquis pour ce trek. Pour ceux qui préparent une aventure de ce type, voici le détail de ces équipements.

msr_xgk-ex_2Le réchaud à essence (car le gaz gèle).

Le modèle XGK EX de la marque MSR faisait partie de mon équipement sur la Kungsleden en 2012. Parfaitement stable et robuste, je n’ai jamais eu à le démonter pour le nettoyer (il suffit de le secouer pour décrasser le brûleur). En suède, j’avais acheté un carburant adéquat au magasin de sport de Kiruna.

A Ilulissat, on trouve de l’essence en bouteille de 0.5 litre de marque « Borup ». En vente en supermarché.

Retour d’expérience : toujours aussi fiable ce réchaud, malgré un problème de gel de la pompe à l’intérieur de la bouteille. Veiller à toujours garder de la pression dans bouteille pour allumer le réchaud, ou la stocker au centre de la pulka pour l’isoler un peu.


rabLa doudoune

La marque RAB propose des produits adaptés aux expéditions extrêmes. Efficace et de bonne facture, la doudoune « Summit » est chaude et légère. Le tissus est renforcé au niveau des épaules et des bras, pour supporter les frottements, surtout lorsqu’on porte un sac à dos.


pumori2La tente

Le modèle italien Ferrino Pumori II m’a servi pour mon trek sur la Kungsleden, puis dans le Connemara et 2 ou 3 sorties estivales en Provence. Très bien aérée, elle s’est aussi montrée parfaitement stable dans le vent et sous la pluie. Un peu longue à monter au début, on fini par mettre moins de 10 min quand on a l’habitude. Elle vient avec moi au Groënland, sans hésitation.


warmthLe sac de couchage

Le Warmth Pure 1000 est un sac de couchage avec un garnissage en duvet. Le fabricant annonce des températures confort/extrême de -30°/-40°C. Je l’ai testé par -16°C (au coucher). Le froid que j’ai ressenti venait du sol, dû à un matelas mal adapté.

Pour éviter les problèmes d’humidité, je me glisserai dans un VBL (sorte de sac à viande en polyester) et mettrai un sursac.


exped-downmat-7Le Matelas

Lorsqu’on dort sur de la neige voire de la glace, il est important d’être bien isolé du sol. Sinon, cette petite sensation de froid qui vient vous geler les épaules et les reins, vous promet une nuit épouvantable !

Le matelas Exped Downmat 7, conseillé par Aventure Nordique, contient un garnissage en duvet qui garanti une bonne isolation. De plus, sa pompe intégrée évite d’avoir à souffler dedans pour le gonflage, et donc, d’humidifier le duvet.

Retour d’expérience : Excellent matelas. Bien plus efficace que mon ancien Thermarest. Aucun problème de sensation de froid en dormant sur la neige. Le gonflage par la pompe intégrée est un peu long. Mais ça réchauffe !


singi

La veste pour la marche

Pour marcher, j’ai choisi la veste « Singi » du fabricant suédois Fjällräven. Cette veste à la fois simple et technique. Des poches, des aérations, un tissus coupe-vent, imperméable et respirant. Ce qui m’a plu dans cette veste, c’est sa capuche tempête. Sa fourrure synthétique permet de se protéger du vent et de la neige. Au Groënland, les vents catabatiques peuvent être redoutables.

Il y peu de distributeurs Fjällräven en France, mais Aventure Nordique en fait partie.

Retour d’expérience : veste conforme à mes attentes. C’est la capuche « tempête » qui m’a fait acheter ce modèle. Au Groënland, le vent est redoutable. La capuche a été très efficace. Le devant de la veste est doublé. Marcher avec le vent de face ne pose aucun problème. En revanche, le dos n’a aucune doublure, même pas un voile. C’est dommage. Avec le vent de le dos et si on ne porte pas de sac, on ressent le froid.


pulkaLa pulka

Cette pulka Ice Blue Trail de Snowsled est en plastique qui encaisse les chocs sans casser et qui a un coefficient de glisse important. Longue de 149 cm, elle est vendu avec un gros sac de rangement maintenu par des sangles, un brancard, un harnais et une planche en bois pour rigidifier l’ensemble.

Retour d’expérience : très bonne surprise cette pulka. Elle glisse vraiment très bien sur la neige dure ou poudreuse. Le système d’attache est pratique, même avec des moufles. L’immense sac se révèle aussi bien pratique grâce a sa double fermeture éclair. En avion, le voyage se fait par les bagages hors gabarit.


mittsLes Moufles

Comme pour la doudoune, j’ai opté pour des Expedition Mitts de RAB. Ces moufles garnies en duvet d’oie sont extrêmement chaudes. Elles sont dotées d’un gant intérieur en polaire. Parfaites pour affronter des températures polaires et conserver ses 10 doigts.

Retour d’expérience : c’est le point négatif de mon équipement. Ces moufles ne m’auront été d’aucune utilité. Peut-être une erreur de taille (pourtant, j’ai suivi les recommandations de RAB). Bien trop grands, je n’ai jamais été en mesure de me réchauffer les mains avec ces moufles. Les « The North Face » bien plus légères, se sont montrées plus efficaces.


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Les bottes

Arrivées tout droit de Laponie, ces bottes sont composées de semelles en caoutchouc 100% naturel de qualité supérieur, et d’une doublure à 3 épaisseurs pour fournir une protection thermique exceptionnelle. Merci à mes amis de Terre des Sames.

Retour d’expérience : chaud devant ! Chaussez ces bottes, et vous ne voudrez plus les quitter. Idéales pour la marche sur neige et pour le bivouac. Chaudes et adhérentes, j’ai rarement utilisé les raquettes (sauf dans les grosses pentes ou neige profonde). Attention cependant à l’humidité qui reste à l’intérieur.


chariot

Le chariot de transport

Avec une pulka chargée à 30 kg, difficile de porter pour aller de l’aéroport à l’hôtel ou dans les rues déneigées. La solution est le chariot de transport pour kayak. Fixation à l’aide de sangles. Roues en plastique caoutchoutées sur la bande de roulement.

Retour d’expérience : extrêmement pratique et parfaitement adapté au transport de la pulka dans les aéroports ou en ville s’il n’y a pas de neige. Placez le chariot au point d’équilibre de la pulka et vous pourrez la tirer sans effort, par la poignée avant du sac. Le montage/démontage des roues ne prend que quelques secondes et vous placerez ça dans la pulka.

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Le récit de l’aventure

69°N, 51°O. Bienvenue à Ilulissat, Groënland. 

 

Lundi 17 mars 2014. Journée sous haute tension.

Deux jours de voyage sont nécessaires pour arriver à Ilulissat. Départ de Marseille sur un vol Air France à 9h35, puis un transit tendu à Roissy et enfin, un vol sur Airiceland pour Reykjavik. Pour pimenter le tout, ajoutez une pulka comme bagage, qui dépasse largement les 23 kg autorisés. Résultat, 70€ d’excédent à payer à Marseille chez Air France, 30€ à Roissy pour Airiceland (prévoir la même chose au retour), et une multitude de regards curieux et de questions sur ce « truc » que je trimbale. J’aurais dû les faire payer pour leur donner les réponses. J’aurais même fait de la marge. La Palme revient à un agent de sécurité de Roissy « ah oui, j’ai vu un reportage à la télé sur Nicolas Vanier ». La class ! Et finalement, tout s’est bien passé. « Bob », la pulka (on m’a dit que ça ressemblait à un bobsleigh, alors je l’ai baptisée Bob), m’a suivi de Marseille à Reykjavik par le circuit des bagages hors gabarit.

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Dans la capitale islandaise où je passe la nuit, j’ai dégotté une guesthouse très sympa et en plein centre. Cela dit, vu la taille de la ville, on est tout de suite en plein centre. En arrivant en Islande, ce qui frappe, c’est le paysage. Lunaire. Où plutôt volcanique. Mais façon « fin du monde ». Il n’y a rien que des cairns qui poussent. Dans la navette qui m’emmène de l’aéroport à la ville (45 min de trajet), on peut contempler ce paysage de désolation. Cependant, au loin, on aperçoit des massifs enneigés. L’Islande est un pays à découvrir absolument. Non pas pour son terrain « un petit pas pour l’homme, un grand pas pour l’humanité » mais pour ses volcans, ses lagons, ses sources d’eau chaude et les couleurs des paysages l’été (selon les dires). Un jour probablement, je reviendrai.

 

Mardi 18 mars. Suite du voyage.

Reykjavik est une petite capitale, mais elle possède deux aéroports. Je suis arrivé de Paris par l’aéroport international, et je décolle pour Ilulissat à l’aéroport « domestique ». Pourtant, vu de chez moi, le Groënland et l’Islande, ce n’est pas le même pays. Le côté « domestique » doit avoir un sens large ici. J’ai bien failli me faire avoir, puisque j’avais même réservé une place dans la navette pour me rendre à l’aéroport international ce matin. Bien m’en a pris de vérifier. L’aéroport domestique est à moins d’une demi-heure de marche du centre ville. J’ai donc trainé Bob jusque là, après l’avoir monté sur son petit chariot bien pratique. Là encore, si vous voulez vous balader discrètement, évitez la pulka.

L’aéroport domestique de Reykjavik est minuscule. Je deviens coutumier de ces aéroports. Donc quand l’hôtesse, depuis la porte de l’avion, nous fait signe de venir alors que nous sommes parqués derrière une grille fermée, ça ne me choque pas de devoir ouvrir la grille nous-mêmes. Deux français derrière moi s’en étonnent « faut tout faire ici ? » T’inquiète pas mon gars, il y a quand même un pilote dans l’avion. L’avion justement. Un Dash 8. Je connaissais déjà l’engin. La Sécurité Civile de Marseille en a des exemplaires parmi sa flotte de bombardiers d’eau. Je ne savais pas que ça pouvait aussi transporter des passagers. Pendant plus de 3 heures ! Et bien si… 37 places, 2 hélices et un nombre de décibels à n’en plus finir.

2Ce vol, entre Reykjavik et Ilulissat, je l’attendais avec impatience. Hors de question de lire ou de dormir. Nous allons survoler la calotte glaciaire. Malheureusement, le ciel est chargé et nous volons dans la couche nuageuse. Mais à 10h précises (oui, j’ai regardé ma montre !), une ligne très nette se dessine au sol. D’un côté l’océan, de l’autre la banquise. J’ai un instant cru que nous entrions au Groënland, mais non, c’est bien de la banquise, avec ses fissures et son pack. Les appareils photos sont collés aux hublots de l’avion. Vingt minutes plus tard, nous survolons le Groënland. On distingue des massifs qui sortent de la glace. C’est fabuleux. De la neige à perte  de vue, et des massifs rocheux ci et là. Mais les nuages reviennent. Plus tard, alors en approche pour Ilulissat, nous sommes de nouveau au spectacle. Un désert de glace. Le soleil fait briller la calotte glaciaire. C’est beau. C’est immense. Infini. Presque terrifiant. On distingue des crevasses, des petits lacs, quelques reliefs. Un désert glacial à perte de vue. Et soudain, les massifs de la baie de Disko. Mon terrain de jeu pour les deux semaines à venir. J’observe avec beaucoup d’attention. Je vois plusieurs fronts du glacier. Deux choses m’inquiètent : le sol manque de neige. On voit la roche. Et les fjords sont ouverts. La banquise semble impraticable. Je crains que l’objectif que je me suis fixé, à savoir atteindre la calotte glaciaire, soit déjà compromis. Je fais des photos du paysage.

Puis ce sont les icebergs. En arrivant sur la côte, nous pouvons voir ces géants dérivants dans un chaos indescriptible. Voilà pourquoi je suis venu ici. Pour voir tout ce qui me fait rêver en regardant la télévision.

Arrivée à Ilulissat. Curieusement, il ne fait pas froid. -5°C. Je me suis même trop couvert avant la descente de l’avion. J’ai chaud. Comme prévu, quelqu’un m’attend à l’aéroport pour me déposer à l’appartement que j’ai loué pour une nuit. Une fois mes bagages déposés, je pars à la découverte de la ville, sous le soleil. Les maisons sont colorées de bleu, jaune, vert, rouge. Davantage de commerces que je l’avais imaginé. Peu de gens dans les rues. En même temps, il n’est que 13 heures. Les gens ont peut-être autre chose à faire que se promener. J’ai trouvé de l’essence pour mon réchaud. Les bouteilles font un demi-litre seulement. Il m’en faut quatre litres. J’ai vidé le rayon. Derrière moi à la caisse, un homme me demande si je pars en expédition. Répondant oui, il se présente et me dit qu’il est guide pour Word Of Greenland, une agence de voyage locale. Je revenais justement de cette agence pour glaner quelques informations sur mon itinéraire. L’homme est espagnol et vit ici depuis 3 ans. Nous avons discuté un long moment sur l’état de la banquise. Comme il est tout jeune papa, il n’a pas mis les pieds dans ce secteur depuis 3 semaines. Néanmoins, il me confirme que la banquise ne doit pas être sûre puisque le Kangia est libéré des glaces depuis quelques jours. Il me dit que les guides emmènent leurs clients faire de la motoneige ou du traineau à chien dans ce secteur tous les jours. De plus, des pêcheurs Inuits sont sur le fjord. Il me faut suivre les traces des chiens et surtout demander conseil en arrivant au bord du fjord avant de m’y engager. Dans tous les cas, je ne prendrai pas de risque.

Ce soir, il fait -18°C. Je passe ma dernière nuit dans une chambre chauffée et un bon lit. Demain soir, je serai dans ma tente. A suivre…

 

Mercredi 19 mars. Pas de journal.

 

Jeudi 20 mars. Premier campement.

Comme j’en ai l’habitude maintenant, j’avais prévu un stylo bille et un crayon de papier. C’est donc avec ce dernier que je continue à noircir les pages de mon cahier, l’encre du stylo bille étant gelée.

Il existe une règle d’or dans toutes les aventures : les deux ou trois premiers jours sont des journées de merde. C’est comme ça. Retour sur la journée d’hier. J’ai libéré le petit studio bien pratique d’Ilulissat à 10 heures. J’ai tiré ma pulka à travers la ville, sur son petit chariot car les routes sont totalement déneigées. Je me balade donc avec Bob, sous le regard curieux des habitants. Arrivée au point de départ des randonnées balisées, j’ai enfin pu installer le brancard et mettre mon harnais. Bob en version pulka ! C’est parti. J’ai approché le Kangia, cet immense fjord où descendent des icebergs gigantesques. On comprend que le Titanic n’ait pas fait le poids. Mais très vite, il m’a fallu revenir sur mes pas. Les chemins balisés ne sont pas adaptés aux pulkas. Il m’aura fallu plusieurs heures pour trouver une solution pour quitter la ville et me lancer dans l’aventure. J’ai trouvé la piste utilisée par les chiens de traineau après avoir interrogé plusieurs mushers en train de nourrir leurs bêtes. Ils ne parlent pas anglais. Pas simple.

3La piste est agréable et je n’ai pas besoin des raquettes tellement la neige est tassée et gelée. Les chiens dessinent une belle piste. C’est elle qu’il faut suivre. 17 heures. Après l’ascension d’un massif, à tirer la pulka dont je sens le poids, je trouve un endroit pour camper. Il fait -18°C. Je suis à l’abri du vent, mais en creusant la neige avec la pelle, je suis tombé sur de la glace. J’ai sondé le terrain quelques mètres plus loin : de la glace. Je suis sur un lac. Je cherche donc une place un peu plus haut, à travers les rochers pour planter la tente. Il me faudra 1h10 pour monter cette tente alors qu’en temps normal, 10 minutes me suffisent ! Plusieurs facteurs pénalisants : avec le froid, la toile a rétréci et les fixations ne se joignent pas. Je n’arrive pas à régler les attaches pour donner du lest. Mes gants en polaire qui laissent passer le vent glacial qui commence à se lever, me gênent. Je fini par enlever le gant de la main gauche pour régler deux des quatre attaches, ce qui suffit à monter la tente. J’ai les doigts gelés. Manipuler des pièces métalliques par -18°C est un cauchemar. La nuit tombe et je n’ai encore rien fait. Il me faut de l’eau.

L’eau ! On y revient toujours. Je suis à deux pas d’une réserve d’eau douce gigantesque, mais je n’ai rien dans ma gamelle. Il me faut allumer mon réchaud à essence. Une nouvelle fois, je dois retirer mes moufles pour craquer l’allumette. Trente minutes sont nécessaires pour obtenir un litre d’eau bouillante à partir de la neige. Au dîner ce soir, pâtes et jambon de pays qui a fait le voyage depuis Salon.

4Ce matin, réveil de bonne heure (décalage horaire oblige). Nuit agréable. Pas froid du tout. L’équipement semble bon. Le vent a beaucoup soufflé cette nuit, mais ce matin, c’est calme. Mon nouveau matelas est très efficace. Je n’ai pas du tout senti le froid du sol. En revanche, l’épreuve la plus difficile de la journée commence : sortir du sac de couchage. Les parois de la tente sont givrées. A peine je touche la toile que je me prends une pluie de paillettes de glace sur la figure. Le sac de couchage : chaud et douillet à l’intérieur, glacé à l’extérieur. De la glace s’est même formée autour de la petite aération par où je respirais. C’est un sac de couchage de type « sarcophage ». Il est étroit aux pieds, plus large aux épaules et comporte une capuche. Une fois à l’intérieur, il faut serrer le cordon de la capuche pour ne laisser qu’une petite ouverture au niveau du nez et de la bouche. Un second cordon de serrage au niveau du cou, permet de conserver la chaleur dans le sac. Ainsi, en cas de mouvement dans la nuit, aucun risque de voir la chaleur s’échapper.

Petit coup d’œil sur le thermomètre dehors : -20°C. Le congélo marche bien. Froid ventilé ce matin ! Il vente et il neige. Hier soir, je voyais les icebergs du Kangia depuis le campement, mais ce matin, le ciel est bas. Et la journée commence mal. Je ne suis pas encore bien organisé, et c’est la pagaille à la fois dans la tente et dans la pulka. Je passerai beaucoup de temps à tout ranger. En attendant, je fais fondre de la neige. De l’eau, de l’eau ! Il m’en faut pour mes 2 bouteilles thermos : l’une contient du thé, l’autre de l’eau chaude pour hydrater le repas lyophilisé de midi. Durant la journée, je bois malheureusement très peu. Hier, à plusieurs reprises, j’ai croqué un peu de neige. Ca n’apporte pas beaucoup d’eau et c’est très froid, mais ça fait du bien quand même.

Je me mets en route vers 8h30. A peine parti, mes chaussettes sont déjà au fond de mes chaussures. A force de m’agiter dans tous les sens pour plier le camp, je n’ai pas fait attention à ça. Ce n’est pas très grave. Plus gênant qu’autre chose. Puis vient le tour des raquettes qui sont déréglées. Je déchausse à plusieurs reprises. Bref, je n’avance pas. Mais comme toujours, je sais que les premiers jours sont pénibles. Dès que j’aurai trouvé mes marques et mes automatismes, tout ira comme sur des rails. Et voilà le soleil ! Maintenant, j’ai un paysage superbe devant moi pour avancer dans la bonne humeur. Je m’arrête faire quelques photos.

Faire des photos par grand froid est aussi une épreuve. Hier soir, le témoin de la batterie indiquait un niveau de charge « faible ». Le froid a vidé la première batterie dans la journée. Du coup, j’ai mis toutes les batteries dans la poche de ma veste polaire, près du corps, pour les garder au chaud. Et chaque fois que je veux faire une photo, il me faut en chercher une, puis la ranger.

5Beaucoup de passage sur la piste. Beaucoup d’équipages de chiens de traineau. Mais je n’ai rencontré aucun skieur ou randonneur.

Depuis hier soir, j’ai terriblement mal à un tendon de l’avant-bras droit. J’arrive à peine à tenir mon crayon pour écrire. Aujourd’hui, c’est anti-inflammatoire ! J’ai aussi mal au bout du pouce gauche. Est-ce que je me suis cogné ou bien a-t-il eu froid en montant ma tente? A surveiller. Il faut se méfier des gelures. Je trouve que je retire trop souvent mes moufles. J’ai souvent les doigts glacés. Mais pour « bricoler » (monter la tente, allumer le réchaud, prendre une photo…) c’est impossible avec des moufles. Alors je les retire. Je manipule des objets glacés avec mes gants en polaire. Et il me faut de longues minutes pour me réchauffer.

A midi, je m’arrête à l’abri du vent pour déjeuner. Je constate avec effroi que la pompe de mon réchaud fonctionne dans le vide. Un réchaud à essence est composé d’un brûleur, d’une bouteille d’essence, et d’une pompe (à l’intérieur de la bouteille) pour mettre le carburant sous pression. Ce sont les gaz d’essence qui brulent. Si pas de pression, pas de feu. Donc pas de nourriture. Heureusement, il reste encore un peu de pression dans la bouteille pour allumer le réchaud. Mon analyse, c’est que la pompe doit être gelée quelque part. En mettant la bouteille (qui est métal) au-dessus du feu, la pompe fini par repartir. Mais j’ai vraiment trop froid là où je suis. Je remets de la pression dans la bouteille et décide de voir tout ça au campement ce soir. En attendant, je range la bouteille et la pompe au milieu de la pulka, entre les vêtements, histoire de l’isoler un peu.

A peu prêt 45 minutes après avoir repris la route, je tombe sur une cabane destinée aux pêcheurs et chasseurs. Je m’y arrête pour aujourd’hui. Je profite de cet abri pour ranger la pulka et faire le bricolage prévu : régler les autres sangles de la tente et dégeler la pompe du réchaud.

Dehors, il fait -18°C et une tempête de neige arrive.  Vent violent. Bien content d’être dans cette hutte où, sans chauffage, on atteint les -14°C.

 

Vendredi 21 mars. Alerte rouge !

La nuit a été bonne dans cette hutte non chauffée. -18°C au réveil à l’intérieur et -20°C dehors. L’isolation est à revoir ! La tempête qui a sévi une bonne partie de la nuit est terminée. Vingt centimètres de neige fraiche recouvre le sol. Ca ne va pas être simple de trouver les traces des chiens. Ce matin encore, j’ai froid aux doigts. Mon pouce m’a réveillé plusieurs fois. Une douleur « qui lance » comme on dit.

Tâches ménagères du matin : faire 1 litre d’eau. Et même un peu plus pour me passer un coup d’eau sur le visage. Quant à me laver les dents, le dentifrice est gelé dans le tube… J’expliquerai ça à mon dentiste. Etape du jour : gagner la seconde hutte au bord du fjord Sikuiuitsoq. Mon pouce me fait souffrir, surtout après être sorti chercher de la neige dehors. Par imprudence, je suis sorti sans les moufles, juste avec mes gants. Le froid devient terrible pour ce doigt. De retour à l’intérieur, je retire le gant pour l’ausculter. L’ongle est violacé ! En une fraction de seconde, une alerte rouge vient de se déclencher dans ma tête. « Houston on a un problème » disait le commandant d’Apollo 13 en route pour la lune. « Houston on a un problème ». Dominique, TU as un problème ! Les images passent très vite, comme un film en accéléré. J’ai immédiatement compris que mon pouce est victime d’une gelure. Je me souviens de mes lectures : Mike Horn qui a perdu quelques phalanges en refaisant ses lacets de chaussure, par -50°C sur la route du pôle nord. Nicolas Dubreuil qui a perdu une partie de sensibilité des mains après être tombé à l’eau au Groënland. Ne me coupez pas mon pouce docteur ! J’en ai besoin. Dans ma tête c’est toujours la folie. Tous les neurones sont en alerte. Procédure d’urgence ! Les sorties de secours sont situées à l’avant, au centre, et à l’arrière de l’appareil. Et Ilulissat se trouve à un paquet de bornes d’ici. Voyons, la première étape, j’ai beaucoup tourné dans la ville avant de prendre la bonne piste. La seconde étape, je suis parti à 8h30 du campement et je suis arrivé à la hutte vers 13h. Si je pars maintenant, avec le vent dans le dos, je peux être à Ilulissat ce soir. Il faut que je sois à Ilulissat ce soir. Du calme Dominique, du calme ! Dis bonjour à ton pouce, et analyse la situation. L’ongle est violacé. Je ne sens plus la seconde phalange alors qu’il m’a fait mal toute la nuit. ALERTE GELURE !

J’ai chargé Bob comme un cochon. Et je me dirige vers la sortie de secours de cette aventure. Apollo 13 ne s’est pas posé sur la lune, je n’irai pas voir la calotte glaciaire. Houston, on rentre ! Direction Ilulissat et sans trainer. Il faut sauver mon pouce.

Les premières heures de marche ont été consacrées à retrouver la piste effacée par les chutes de neige et le vent. Je dois m’aider de ma carte et ma boussole pour m’orienter. Je garde mon calme et prends le temps de lire la carte et prendre garde au décalage nord magnétique par rapport au nord géographique. Une erreur de 35°, et je ne pars pas dans la bonne direction. Je ne suis pas sur la piste des chiens, mais je suis dans la bonne direction. C’est certain. En haut d’un petit col où le vent a balayé la neige, je vois des traces d’urine laissée par les chiens. C’est bon, la piste est bien là. Puis en fin de matinée, voilà les premiers équipages de touristes qui me font coucou au passage. Ils doivent penser que je suis givré. Moi non, juste mon pouce ! La piste est de nouveau visible. Les chiens ont labouré la neige. J’ai chaussé mes raquettes pour avancer plus facilement. Bob glisse bien. Cette pulka est vraiment agréable à tirer. Malgré ses 35 kg, je ne la sens presque pas. Et pendant ce temps, mon pouce qui devient de plus en plus noir, me fait un mal de chien. Une douleur que j’apprécie. Ca veut dire que le sang circule. J’avais pris un cachet d’aspirine avant de partir tout à l’heure pour fluidifier le sang. Docteur, vous voyez, je le sens. Faut pas le couper hein ! Il va falloir que je m’organise en arrivant en ville. D’abord, je file à l’hôtel. Il me faut un studio comme au début de mon séjour. Je vais faire exploser mon budget, façon Sotchi. Mais je n’ai pas le choix. Il me faudra aussi aller à l’hôpital pour montrer ça au coupeur de doigt.

J’arrive finalement en ville en milieu d’après-midi. Je ne me suis même pas arrêté pour manger. J’ai juste grignoté des petits gâteaux et bu du thé. Entre temps, mon ongle est devenu complètement noir. Le moins qu’on puisse dire, c’est que j’aurais fait une belle étape. Je m’organise avec l’hôtel pour la location d’un studio pour le reste de mon séjour. Impossible de repartir dans ces conditions. Le doigt est très douloureux. Je ne peux même pas y toucher. Toute la sensibilité semble revenue, jusqu’au bout du pouce. Je demande un trombone à la fille de l’accueil. Il me servira à percer l’ongle pour évacuer le sang et ainsi faire baisser la pression sous l’ongle.

Voilà comment cette aventure aura tourné court. Il était peu probable que j’arrive à accéder à la calotte glaciaire du fait de la fragilité de la banquise. Mais j’aurai le regret de ne pas être allé jusqu’au bord du fjord. Je suis donc bloqué à Ilulissat pour une semaine entière. Il me faut repenser tout mon séjour. Profiter du Groënland, de la baie de Disko et de la chaleur de l’hôtel.

J’avais rencontré deux français à l’aéroport mardi et je viens de les croiser dans le hall d’accueil. Nous dînons ensemble ce soir.

 

Samedi 22 mars. Jour 1 après la fin prématurée de l’aventure.

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Jour 1 pour une nouvelle aventure, donc. Mais comment qu’il va mon pouce ? Il est toujours solidement attaché à ma main. Il me fait moins mal et je peux commencer à l’utiliser doucement. Un autre problème que j’avais mis de côté, c’est mon avant-bras droit (et la tête, Alouette). Le bras est enflé. La main aussi. Beaucoup même. Je ne peux pas l’utiliser. Vilaine tendinite ou déchirure musculaire que je me serais faite en tirant la pulka sur son chariot ? Les anti-inflammatoires ne sont pas très efficaces pour l’instant. Je vais rester au calme durant quelques jours et ne pas faire d’effort. Si je vous disais que j’ai repéré, sur la carte, une hutte au bord du Kangia ! Les pêcheurs y vont en traineau. J’ai vu leurs traces l’autre jour. Je vois bien où est la piste. Elle se trouve à une journée de marche d’ici. Deux jours aller-retour pour voir ce coin qui doit être superbe. L’idée, c’est d’y aller mercredi et jeudi prochain, si mon état physique le permet. Nous sommes samedi. Ca laisse quelques jours pour voir…

Au programme aujourd’hui, faire le circuit balisé « bleu » qui part du centre d’Ilulissat et qui longe le Kangia. Le matin, le soleil se trouve du bon côté pour illuminer les icebergs. Au fait, saviez-vous que « Ilulissat » signifie « icebergs » en groënlandais ? Le groënlandais est une des langues les plus compliquées au monde. Les mots font des kilomètres et c’est assez particulier à entendre. Par exemple, les « che » se prononcent en serrant les dents, comme si on parlait avec les molaires  (je ne sais pas si je suis clair là…). Bref, c’est une langue compliquée, et chaque fois que je dis « Kouyanaq » pour dire « merci », les gens sont surpris et sourient.

Dans mon sac à dos, j’ai mis mon appareil photo numérique, mon vieil argentique et mes objectifs. Comme les deux appareils sont des Canon, les objectifs sont compatibles. J’emporte aussi mon trépied, un paquet de petits gâteaux et une thermos de thé. C’est important les détails, non ? Quoiqu’il en soit, le paysage est fantastique. C’est mastodontes, grands comme des villes, quittent la calotte glaciaire pour dériver vers l’Atlantique nord, au gré des courants, et fondre progressivement. Sur les flans des icebergs, on voit nettement la zone de cassure qui les retenait au glacier. Le soleil fait briller la glace. De magnifiques reflets bleutés sont visibles. En arrivant à l’appartement, j’ai regardé les photos numériques que j’ai réalisées. Je pense qu’il y en aura des belles. J’ai fait 17 photos argentiques. Pour celles-là, le suspens durera jusqu’à mon retour à Salon.

Aujourd’hui est un beau jour. Grand soleil. -18°C. Pas de vent. En ville, il y a beaucoup de monde. Les gens sont en week-end. Et comme il a bien neigé hier, les enfants s’amusent avec leurs luges. Je ne sais pas si demain dimanche il y a des manifestations particulières en ville (sport, culture…). J’irai trainer pour voir. A Ilulissat, je suis surpris du nombre important d’enfants. Beaucoup d’écoles ou de crèches, et beaucoup d’aires de jeux également. On voit aussi des adolescents, jusqu’à l’âge de 14-15 ans environ. Ensuite, les jeunes partent étudier à Nuuk, la capitale du Groënland plus au sud, ou bien au Danemark.

Ce soir, mon pouce me fait de nouveau mal. Il est extrêmement sensible à la température. L’eau chaude me fait mal, et en marchant ce matin, j’ai perdu sa sensibilité à plusieurs reprises, m’obligeant à le mettre avec les quatre autres doigts dans la moufle. Je suis resté dehors durant 3h30. Il faut que je sois très attentif, et surtout, ne jamais retirer la moufle.

Ce matin en ville, j’ai croisé Nicolas et Nicolas, les deux français avec qui j’ai dîné hier soir. Super sympas. On a bien mangé au restaurant de l’Icefjord Hotel. On a beaucoup parlé (voyages, grand nord, grands noms d’aventuriers…). Une excellente soirée après ce retour en ville.

 

23 mars. Un dimanche de randonnée.

Ciel couvert. Il tombe même un peu de  neige. Mission de la matinée : trouver une bande pour mon bras, de plus en plus douloureux. Je pense que je me suis vraiment fait une déchirure en tirant la pulka entre le centre de Reykjavik et l’aéroport. Il me faut immobiliser mon poignet pour limiter les efforts sur l’avant-bras. Par chance, le Pisiffik (supermarché) est ouvert le dimanche. Coup de malchance, il n’y a pas de bande. Je file à l’hôpital. J’arrive à trouver une infirmière à qui j’explique mon problème de bras. Elle va me chercher une bande et me propose de la poser. J’en profite pour lui montrer mon pouce qu’elle « trouve beau ». Elle s’est reprise en disant que les petites traces ne semblaient pas bien graves. Au moment de partir, je lui demande combien je dois pour la bande. Réponse : « A cake ! ». Un gâteau ? Elle éclate de rire et me voilà prêt à partir en randonnée. En rentrant à l’appartement, je m’arrête quand même au Center Market, un autre supermarché, pour prendre un peu de pain et des desserts. A Ilulissat, on trouve à peu près tout. Beaucoup de supermarchés (qu’on peut comparer à des superettes de centre ville chez nous). Le Pisiffik est le plus grand. On trouve plein de marques que nous connaissons en France. J’ai même vu du foie gras du Lot, du pâté de canard, avec toutes les étiquettes en français ! Tous les produits sont importés, la plupart du temps, depuis le Danemark. Les étiquettes sont d’ailleurs écrites en danois. Tout est forcément cher ici. En ville, on distingue facilement les familles aisées des autres. Comme chez nous, il y a des quartiers avec des barres d’immeubles, et les quartiers (sur le bord de l’icefjord) avec des pavillons plutôt sympas. Tout le monde n’a pas de voiture bien sûr. Cela dit, je me demande encore à quoi leur servent ces voitures. En dehors de la ville, il n’y a pas de route. Le moyen de transport le plus courant ici est le traineau à chien et la ville est suffisamment petite pour tout faire à pied. Question viande,  le poisson de leur pêche est souvent la seule viande accessible.  Et puis il faut nourrir les chiens. Eux aussi n’ont droit qu’à du poisson. A voir la dentition de beaucoup de gens ici, on sent qu’il y a quelques carences alimentaires. L’autre jour, alors que je faisais des photos sur le port, je me suis fait aborder par un gars, visage buriné mais qui ne m’a pas semblé vieux pour autant. Il m’a demandé d’où je venais. Il parlait un peu le danois et un peu l’anglais. Il me disait être manœuvre dans une usine chimique sur le port. L’inuit n’avait pas beaucoup de chicos dans la bouche. Quoiqu’il en soit, nous avons eu un échange  intéressant.

7Cet après-midi, petite randonnée de prévue. Petite randonnées ? Tu parles, 5h15 de marche pour atteindre le fjord Kangerluarsuk au nord de la ville. Il faisait doux malgré un ciel voilé. -14°C et peu de vent. J’ai suivi une piste de chiens de traineau. Je suis parti sans les raquettes. Je me doutais que la piste serait facile. Je ne me suis pas trompé. Le fjord en question n’avait rien d’extraordinaire, mais les paysages alentours étaient, une fois de plus, étonnants. Des petites chaînes montagneuses. Des lacs gelés. Une banquise disloquée. Pas d’iceberg dans le coin. Le glacier n’a pas d’accès à la mer ici. Au retour, j’ai pris la route entre l’aéroport et la ville, au lieu de rester sur la piste. Bien m’en a pris. J’ai vu un joli coucher de soleil sur l’icefjord. Dommage, des nuages ont caché le final. J’ai aussi eu la réponse à une question que je me suis posée l’autre jour : où est le cimetière ? J’ai souvenir de mes lectures de PE Victor qui parlait de la « mise sous pierre », à l’écart des villages. J’ai donc vu le cimetière, bien à l’écart de la ville. Comme dans les pays scandinaves que je connais, ils sont entourés d’une petite clôture en bois. Totalement enneigé, je n’ai pu voir que les stèles en forme de croix, avec une petite plaque au milieu et une couronne de fleurs posée dessus.

J’ai oublié d’aller voir les prévisions météo à l’accueil de l’hôtel. J’aimerai faire des photos du Kangia au lever du soleil. Je ne vais pas me lever à 5h s’il neige, quand même ! Il est maintenant trop tard pour ressortir, et l’accueil se trouve à vingt minutes de marche. Je verrais si je suis réveillé à 5h demain matin. Avec le décalage horaire, je me lève plutôt de bonne heure. A suivre…

 

Lundi 24 mars. Petite journée.

Une météo maussade. Malgré beaucoup de lumière, le ciel est couvert et il y a une sorte de voile dans l’air. Ajoutez à ça un petit vent bien frisquet et les -14°C du thermomètre vous en paraissent bien moins encore. Ce matin, petit tour en ville pour glaner quelques informations sur les balades en bateau à travers les icebergs que proposent toutes les agences de voyage du coin. Entre les tours en bateau, le survol des icebergs en hélicoptère, et les chiens de traineau, les touristes ont de quoi s’occuper et surtout, dépenser des sous. Toutefois, j’ai entendu dire que le tour en bateau valait bien le coup. Mais question météo, demain ne s’annonce pas beaucoup mieux qu’aujourd’hui. Je n’ai donc rien réservé pour l’instant. Je garde toujours l’idée de repartir en balade avec Bob mercredi et jeudi.

8Cet après-midi, compte tenu du temps froid et maussade, je reste dans les parages. Je retourne voir les icebergs au bord de l’icefjord. Je constate qu’il a encore bien neigé la nuit dernière. Toutes les traces du week-end sont effacées. C’est agréable de fouler un terrain vierge. Je coupe à travers champ pour gagner la côte sud du fjord. Celle que je n’ai pas encore vue. Pas de gros icebergs ici. Juste une banquise en totale débâcle. Un chaos de glace. Des plaques entremêlées, choquées les unes contre les autres. La lumière du soleil à travers la brume est étrange et donne de jolis reflets à la glace. Malheureusement, les monstres de glace sont dans la brume. Les photos ne donnent rien. C’est très dommage, car ils se sont rapprochés de la côte. Ils semblent très proches. Comme on dit à Marseille « oh putaing, tu tends le bras, tu peux les toucher ». En attendant, le temps est de plus en plus couvert et le vent me gèle le bout du nez. Mon cache-col est tellement gelé qu’il ne tient plus en place. Ma cagoule est au fond de mon sac à dos. Ca ira comme ça jusqu’à l’appartement.

Au retour, je traverse une nouvelle fois l’aire des chenils. Je ne suis pas expert en « toutoulogie », mais j’ai pu observer la maigreur de certains chiens. Effrayant. Et lorsqu’un musher arrive pour les nourrir, on en voit d’autres tirer sur la chaîne à s’en arracher le cou pour tenter d’aller piquer un poisson congelé. Dans Ilulissat, il y a une dizaine d’aires pour les chiens. Chacun est enchainé à un pieu. Ils dorment en boule dans la neige. Leur épaisse fourrure les protège du froid, et cache aussi leur maigreur (dixit un touriste qui m’a raconté sa balade en traineau). « Sous la fourrure, les os ».  Certains semblent tout de même en bonne santé et très calmes. Ici le chien n’est pas un animal de compagnie. C’est un outil de travail. Il y a d’ailleurs de petits panneaux, au bord des chenils pour interdire de les caresser.

Pour ce qui est de la faune locale, à part les chiens et les corbeaux, je n’ai rien vu d’autre. Rien ! Pourtant, il y a autre chose ; J’ai vu des traces dans la neige. Probablement des renards. Je sais qu’il y en a dans le coin. Les bœufs musqués sont plus au sud du pays. Quant aux ours, ils sont plus au nord, et aussi à l’est. Et c’est tant mieux. Je ne suis pas en forme pour engager le combat. « Salut Balou. Désolé mais j’ai un pouce qui a morflé et un bras en compote, alors je passe mon tour ». Et une dernière chose que je regrette de ne pas avoir vu pour l’instant, ce sont les aurores boréales. Le soir, le ciel est souvent couvert. Cependant, vendredi soir, j’ai pu voir une trainée pâle dans le ciel. Et oh ! Il faut pas me la faire au rabais ! J’en ai vues et des très belles en Laponie. Alors c’est pas une pauvre trainée verte à peine perceptible qui va m’impressionner. C’est que je deviens exigeant en matière d’aurores, moi ! Cela dit, et plaisanterie mise à part, dans le cycle solaire, nous entrons dans une période calme.

 

Mardi 25 mars. Quelle belle journée de printemps !

Un soleil et un joli ciel bleu. Au réveil, le thermomètre affichait -20°C. Cet après-midi, il est remonté à -15°C. Pas de vent. On serait presque bien dehors. Il a encore neigé la nuit dernière. Du coup, à 9h c’est moi qui fais la trace dans la neige, en direction de l’icefjord. Je m’arrête tous les 50 mètres pour admirer le paysage. Depuis mon arrivée la semaine dernière, je n’avais pas encore eu une vue aussi dégagée. On voit très nettement les icebergs très loin au large, partis à la conquête de l’Atlantique nord. Quant à ceux qui sont encore dans le Kangia, ils brillent de tout leur éclat. Je continue ma progression en prenant de l’altitude pour avoir un meilleur point de vue. Il faut avancer prudemment. Parfois je m’enfonce dans la neige jusqu’aux genoux. En arrivant sur la pointe, j’ai une vue imprenable sur l’icefjord et la sortie du Kangia. C’est simplement extraordinaire. Je laisserai à mes lecteurs le soin de voir les nombreuses photos que j’ai pu faire ce matin. J’ai terminé la première pellicule de 24 poses et bien entamé la seconde. Avec le numérique, j’ai carrément mitraillé. Pour faire ces photos, j’étais exposé au léger vent. Les appareils photos étaient littéralement gelés. D’ailleurs, la mise au point des objectifs est plus lente que d’ordinaire. On entend les moteurs forcer. Une fois encore, je me suis retrouvé à devoir retirer mes moufles pour manipuler. Changement d’objectifs, réglages avec les minuscules boutons, insertion des piles ou de la nouvelle pellicule. Résultat, il m’a fallu dix bonnes minutes pour me réchauffer. Je n’arrive pas à trouver de solution pour faire différemment.

9Cet après-midi, petite balade en ville. Je suis passé par l’accueil de l’hôtel pour annuler la chambre de demain, et avoir les dernières prévisions météo : demain, beau temps et légèrement plus chaud (entre -10 et -15°C). C’est décidé, et malgré un bras toujours aussi douloureux, je pars sur les bords du Kangia. J’ai estimé le temps de marche à 4h30. Une grimpette au départ et une autre à l’arrivée. Tout le reste ne devrait être que du terrain plat. J’ai dans l’idée de sauter le déjeuner de midi pour ne pas avoir à manipuler le réchaud. J’ai acheté des petits gâteaux que je grignoterai tout au long de la journée (avec du thé dans la thermos). Je souhaite arriver en début d’après-midi au campement pour monter la tente avant la baisse des températures. Et avant toute chose, je commencerai par allumer le réchaud. Ainsi, en cas de besoin, j’aurai une source de chaleur pour les doigts. Mon pouce continue à me gêner. Tant que le petit trou que j’ai fait dans l’ongle est ouvert, ça va. Un liquide que je n’arrive pas à qualifier s’en échappe un peu. Mais dès qu’il se bouche, le doigt me fait mal et il enfle. Alors pour l’instant, je m’assure que le trou reste bien ouvert. C’est la soupape de sécurité. Dans quel était je suis ! Le bras à moitié cassé, le pouce à moitié gelé (le nez aussi d’ailleurs). Et demain, je pars quand même. « Oh mé ti é fada ! ». Je veux voir le Kangia. A défaut d’avoir vu la calotte glacière, je veux voir les icebergs qu’elle vêle. D’ailleurs ce matin, alors que j’observais tous ces géants en me réchauffant les doigts, je me faisais trois remarques :

1, je trouve ces icebergs gigantesques, mais je me suis souvenu que seulement 1/8 ème est émergé. Alors je me suis dit la chose insensée : « wow ! C’est vachement gros ».

2, cette glace est issue de chutes de neige sur la calotte glaciaire. Mais elle date de quand cette glace ? 1000, 5000, 10000 ans ? Et là encore « wow ».

3, hier, j’avais l’impression que les icebergs s’étaient rapprochés de la côte. C’est faux. C’est la côte qui s’est approchée d’eux. Enfin plus exactement la banquise. Ou disons que la banquise s’est couverte de neige ces derniers jours. Elle se confond avec la terre.

1020h. Je rentre de deux nouvelles heures de balade. Je suis retourné sur le point de vue de ce matin. Parti de l’appartement à 18h, il me faut à peu près 40 minutes pour y arriver. Juste à temps pour le coucher du soleil. Si un voile nuageux arrive par le nord (encore tant pis pour les aurores ce soir), à l’ouest tout est parfaitement dégagé. Et comme le dirait un grand philosophe (ça fait bien de citer de grands personnages dans un récit), comme le disait le grand philosophe Omer Simpson « ouh pinaise, c’est vachement chouette ». Il n’y a aucune vague à la surface de l’eau. Les icebergs éclairés par le soleil couchant se reflètent dans l’eau. C’est magnifique. Les appareils photos sont encore à l’œuvre. J’espère que le résultat sera à la hauteur de ce que j’ai vu.

Il ne me reste plus qu’à espérer que la météo demain sera aussi belle qu’aujourd’hui. Les prévisions ne sont vraiment pas fiables ici.

 

Mercredi 26 mars. Au bord du Kangia.

J’écris depuis la hutte qui était ma destination aujourd’hui. J’y suis donc bien arrivé, et sans problème. Le chemin n’a pas été aussi facile que la carte (imprécise) ne le laissait croire.

Donc ce matin, temps clair et ensoleillé sur Ilulissat. Mon thermomètre m’indique que les températures sont descendues à -24°C cette nuit. Il faisait -19°C à 7h. Mais deux heures plus tard, alors que je me mets en route, il fait déjà -11°C. Tant et si bien que j’ai rapidement chaud. La traversée de la ville avec la pulka se fait comme d’habitude, sous le regard curieux des gens qui me saluent d’un geste de la main ou d’un signe de tête. Ici ce sont les chiens qui tirent les traineaux. Quoiqu’il en soit, au moment où j’arrive au point de départ de la balade du jour, je transpire. Et il y a un proverbe qui dit « le froid est fourbe, il punit l’homme qui a chaud ». Il faut donc que je me découvre. Je retire ma cagoule et ma veste polaire. 11Simplement vêtu d’un maillot de corps et de ma veste de marche, je suis désormais à l’aise. Moins d’une heure après, il me faut tout renfiler. Je commence à entrer dans les massifs et la température est sensiblement plus froide, d’autant que j’ai le vent de face. J’en profite pour faire une pause thé et petits gâteaux. Le paysage est un peu différent de celui que j’ai parcouru en début de séjour. Le chemin passe par des zones plus escarpées. Je traverse des lacs puis un long canyon. Très agréable dans la mesure où il n’y a pas de vent. Au bout de 4h30 de marche, comme prévu, j’aperçois le Kangia et un petit iceberg. Puis au détour d’un virage, je vois la hutte, dans le même style que celle où j’ai dormi la semaine dernière. Durant toute cette marche, je n’ai croisé qu’un seul équipage de chiens de traineau. Deux touristes emmitouflés dans des tenues en peau de phoque, prêtées par l’agence de tourisme,  et un jeune musher. Une bonne dizaine de chiens pour tirer tout ce beau monde.

A la hutte, plusieurs points d’encrage pour les chiens. Beaucoup de traces sur le sol indiquent qu’il y a fréquemment du passage ici. La porte de la hutte n’est pas verrouillée. A l’intérieur, elle semble plus propre que l’autre. Un poêle qui fonctionne avec un combustible que je ne connais pas. Je ne me risquerai pas à l’allumer d’autant que le réservoir dudit combustible semble vide. Je regrette les poêles à bois de la Kungsleden. Mais ici, point de bois. Point d’arbre… A ce propos, j’ouvre une parenthèse. Aucun arbre ne pousse ici. La végétation est faite de toundra du fait du permafrost (terre gelée en permanence). Pourtant, les maisons sont en bois. Aujourd’hui, tout ce bois est importé du Danemark. Autrefois, les inuits récupéraient le bois flotté sur les côtes. Ce bois flotté qu’on trouvait sur la côte est du Groënland, venait de Sibérie, après avoir dérivé durant une vingtaine d’années. A l’ouest, je suppose qu’il venait du Canada.

12Dès mon arrivée et après avoir arraché le bout de mon nez qui était collé à ma cagoule par le gel, j’allume mon réchaud et commence à faire fondre de la neige. Je prends un rapide repas dans la hutte. Contrairement à ce que j’imaginais, la hutte ne se trouve pas au bord du Kangia, mais enfoncée dans une sorte de crique. Je laisse la pulka dans la hutte, et pars prendre un peu de hauteur pour essayer d’avoir une belle vue. Et je suis déçu. Il n’y a que le petit iceberg aperçu à mon arrivée. Rien d’autre. Quelques petits glaçons ici et là, et la banquise. De plus, le temps se couvre. Il faut que je me mette à l’abri, mes doigts ont froid.

 

Jeudi 27 mars. Une nuit sans fin pour une journée agréable.

J’étais mal installé. Je me suis d’abord couché dans mon sac de couchage. Tel quel. Au bout d’une heure, j’avais froid aux jambes. Je me lève pour récupérer mon sac à viande resté dans la pulka. Ce sac est en nylon. Il donne chaud et évite que le sac de couchage en duvet ne prenne l’humidité. Opération très efficace. J’ai rapidement chaud. Mais comme le sac de couchage est plutôt exigu, je ne cesse de cogner mon pouce dès que je bouge la main. Ce qui fait que, rapidement, et durant toute la nuit, il me fait mal, voire très mal.

Il n’est même pas 6h du matin. Je me lève. Par la petite fenêtre qui donne sur le Kangia, j’assiste à un superbe lever du soleil. Des couleurs orangées sur le fjord sont magiques. L’iceberg qui était au bout de la crique hier soir n’est plus là. Il a certainement dérivé. -15°C dehors, mais vent fort et glacial qui vient tout droit de la calotte polaire. Malgré ça, alors que le temps est magnifique, je veux retourner voir la vue du Kangia depuis la butte où je suis monté hier soir. J’ai le temps de toute façon. Après avoir rangé et nettoyé la cabane de toute trace de mon passage, je pars sur les hauteurs. Et bien, il n’y a pas à dire, mais avec du soleil, le paysage est nettement différent. C’est splendide.

13Je me mets en marche vers Ilulissat à 8h15. Mon pouce est énorme et me fait très mal. Je pars sans raquettes ni bâtons. Les raquettes ne m’auront pas beaucoup servies en définitive. La piste est belle ; la neige bien tassée ; et les bottes de Pascal et Annette sont parfaites. Adhérentes et confortables. Je fixe les raquettes sur la pulka pour les prendre facilement si besoin (grosse montée ou neige fraiche). Quant aux bâtons, je ne les utilise pas pour ne pas solliciter mes mains ou mon bras droit, lui aussi toujours en convalescence. La marche sans bâton et en tirant la pulka est moins facile. J’ai trouvé un système pour les avoir à portée de main si besoin. Le vent se renforce. Il est violent et balaie beaucoup de neige. Mais il me pousse et la piste reste bien visible. J’ai mon appareil photo en bandoulière. C’est pratique d’avoir les mains libres. Je peux faire plein de photos. Le vent et le soleil sont dans mon dos. Idéal pour faire de jolis clichés. Mais le cliché que personne ne verra car il n’existe pas, c’est celui de Dominique et Bob descendant une grosse pente. Je suis resté un long moment en haut de ce massif qui m’avait donné bien de la peine à gravir à l’aller. Comment vais-je descendre ça sans me faire entrainer par la pulka. Dans ma tête, un film fiction avait déjà démarré : Bob qui pousse tant qu’il peut sur mon harnais. Dominique qui glisse et se vautre lamentablement. Bob qui passe devant et trainant le bonhomme jusqu’en bas, les quatre fers en l’air. Avec ma chance depuis le début de cette aventure, un rocher serait certainement là pour mettre fin à cette cavale. Réfléchissons. Finalement, je détèle la pulka et la fait passer devant moi. Je la retiens par le brancard. Si elle s’emballe, je n’ai qu’à lâcher, et advienne que pourra pour elle… Assis sur les fesses, freinant des deux pieds, les talons plantés dans la neige, j’arrive à descendre doucement sans dommage. Franchement, une fois en bas, j’ai beaucoup ri. La scène devait être ridicule. Enfin, JE devais être ridicule.

Je suis arrivé à Ilulissat vers 13h. Après-midi repos.

 

Vendredi 28 mars. Très belle dernière journée ici au Groënland.

La météo était médiocre (nuageux), mais les températures étaient douces (-11°C). Ce qui fût beau dans cette journée, c’est la balade en bateau. Mais pour commencer, je suis parti à la recherche d’un petit drapeau du Groënland pour l’ajouter à ma collection. Ca n’a pas été chose facile. Celui que j’ai trouvé est un peu grand, mais il fera l’affaire. Ensuite, il me fallait de l’aspirine ou de l’ibuprofène pour mon pouce. Ce matin, il ne me fait pas mal, mais son volume m’inquiète. A Ilulissat, les médicaments sont vendus au Pisiffik. Une fois à la caisse, je demande, en plus de mes deux pots de yaourt et mon paquet 14de petits gâteaux, une boîte de médicament. La charmante dame ne parlant pas plus anglais que moi le groënlandais, m’apporte une boîte de vitamine C. Ca ne va pas le faire. Et de peur qu’on me refourgue n’importe quoi avec une notice en danois, qui pour moi est presque aussi incompréhensible que le groënlandais, je descends une nouvelle fois à l’hôpital. Un infirmier examine mon pouce, dubitatif. Il va chercher de l’aide. Un jeune médecin danois arrive alors. En me voyant, il dit « ah mais c’est vous le français ». Il m’explique qu’il m’a croisé dans la ville, avec ma pulka et mon petit drapeau accroché à mon sac. A son tour, il examine mon pouce et fait des tests de sensibilité. Tout est parfait. Puis il m’explique le fonctionnement du pouce et son système d’irrigation à l’aide d’un schéma (son anglais est nettement meilleur que le miens) ; ce qui se passe en cas de début de gelure, en cas de gelure définitive, et en cas de cicatrisation. Dans mon cas, la période critique est passée. Et si le pouce enfle, c’est que le sang recommence à circuler. En prime, il me donne une boîte d’ibuprofène. Il me demande au passage ce qui est arrivé à mon nez… Tout est gratuit. Je les remercie, lui et l’infirmier, et je rentre déjeuner.

1515h. Départ pour le « boat trip ». Balade en bateau à travers les icebergs. Je me suis finalement laissé tenter. Quelle bonne idée. Pouvoir s’approcher à quelques dizaines de mètres de ces géants, c’est juste incroyable. Des formes incroyables. Des vraies sculptures avec des reflets bleus par endroit. Je note que certains se sont retournés parce que les strates sont de biais. Le guide qui nous accompagne, nous indique que le Kangia fait 1000 mètres de profondeur pour 60 kilomètres de long. En revanche, près d’Ilulissat, il n’y a plus que 400 mètres de fond. Et donc, les icebergs les plus gros, ou ceux qui dérivent trop près des côtes, s’échouent. Ils restent là environ 4 mois avant de se disloquer et se libérer. Elle nous parle du Titanic, non sans une pointe d’humour, disant que nous ne saurons jamais s’il est vrai que l’iceberg qui a coulé le navire venait bien d’Ilulissat. « La preuve a fondu ». Ce soir, mes rêves d’iceberg sont accomplis. A bord du bateau, j’ai sympathisé avec le rédacteur en chef d’un magazine spécialisé dans le voyage d’affaires et son photographe. Beaucoup d’humour le bonhomme. J’ai beaucoup aimé.  Il m’a expliqué son métier « pénible ». Quatre jours à Ilulissat « qu’est ce qu’on se les gèle ici ». La semaine dernière, il était dans je ne sais plus quel pays d’Afrique, et lundi, ils partent pour la Catalogne. « En plus, je suis payé pour venir ici. Même la cuite d’hier soir je la passerai en note de frais. La note du bar est en danois, c’est incompréhensible ».
–  Ah bon, une cuite hier soir ? lui faisais-je remarquer.
–  Attends, mais tu as vu comme ça caille ici ! Faut bien se réchauffer.
C’est là que nous en sommes venus à parler d’aurores boréales.
–  Comme s’il ne faisait pas assez froid le jour, il a fallu ressortir hier soir pour faire des photos des aurores boréales.
–  Des aurores hier soir ? A quelle heure ?
–  22h30.
La chambre de mon studio est orientée plein nord. J’avais surveillé le ciel depuis ma fenêtre jusqu’à 22h avant de me coucher.
–  Et il  y en avait beaucoup ?
–  Mais oui, plein ! Et partout ! Mais des blanches.
–  Des blanches ? Ah.
Dans la chronologie des évènements, à quel moment était la cuite ? En tout cas, ce soir, le ciel est encore couvert.

 

Samedi 29 mars. Voilà la fin de l’aventure groënlandaise.

L’avion prévu pour 12h45 a été retardé à 14h. A moins qu’il ne soit avancé à 12h15… Des informations contradictoires circulent dans les hôtels. Dans le doute la navette de l’hôtel me dépose à l’aéroport de bonne heure.

16Avant cela. Soleil radieux et seulement -6°C. C’est le printemps cette fois. Je me rends à l’accueil de l’hôtel sans bonnet et seulement avec mes petits gants en polaire. C’est incroyable comme le corps s’habitue à la température. Il y a une course de chiens de traineau à Ilulissat aujourd’hui. Toute la ville sera présente. Dommage de manquer ça. J’ai, à ce sujet, appris comment ils font pour motiver les chiens. Ils mettent du poisson après la ligne d’arrivée. Les chiens affamés le savent bien. Et comment j’ai appris ça ? C’est mercredi dernier, alors que je partais au bord du Kangia avec la pulka, qu’un équipage s’est littéralement rué sur Bob. J’étais au bord de la piste sur laquelle un musher entrainait ses chiens. Ils ont tout simplement cru que la récompense était dans la pulka. Je me suis retrouvé emmêlé dans les cordages des chiens, avec un inuit fou de rage qui gueulait derrière (après ses chiens ou après moi, je ne sais pas). Donc aujourd’hui sera une belle journée pour la course aux chiens affamés.

Dès mon petit déjeuner avalé, je charge Bob pour la dernière fois et le met en mode « voyage ». C’est-à-dire que je pose la bâche de protection sous le bac. Les bagagistes sont bien plus redoutables que les rochers d’Ilulissat. Avant de joindre l’accueil de l’hôtel, je fais un détour par le port de pêche. Je me retrouve avec 3,5 litres d’essence non utilisée. J’aborde un pêcheur qui ne parle pas anglais. Mais avec des gestes, je lui fais comprendre que j’ai acheté beaucoup trop d’essence et que je dois prendre un avion. Il me dit que ça l’intéresse. Je lui laisse mon sac en échange d’une poignée de main et d’un sourire édenté mais ravis.

Finalement, pour une raison que personne ne connaît, l’avion qui est arrivé en avance, ne partira qu’à 14h pour Reykjavik. Dehors, il fait 0°C. Ma doudoune est  bien trop chaude. Je sue ! A l’aéroport, je patiente en compagnie de mes nouveaux amis, les reporters.

L’aéroport d’Ilulissat est une aventure. Tout le monde fait tout. L’inuit qui s’occupait de l’enregistrement des passagers et des bagages a expliqué qu’il ne sait pas trop se servir de l’ordinateur. Alors pour le choix des places (tout le monde veut être côté hublot), il faudra s’organiser à bord. Lui, il ne sait pas faire. Il note sur une feuille blanche la liste des passagers et le poids des bagages. Les 32 kg de ma pulka ne lui posent pas le moindre problème. Je n’aurai donc rien à payer (ce qui ne sera pas le cas à Reykjavik et Paris). Au moment de l’embarquement, on retrouve la fameuse feuille sur laquelle il coche le nom des passagers au fur et à mesure qu’ils se présentent. Quant au contrôle, c’était un grand moment. Les agents de sécurité ne sont autres que les personnels qui se chargent des bagages et du plein de carburant des avions. La salle de contrôle des passagers est, pour eux, la salle de pause, au chaud. Alors ça discute, ça rit. Pendant ce temps, les bagages passent dans le scanner sans que personne ne regarde les écrans de contrôle. Cela dit, il y a des vols bien plus sensibles que ceux au départ d’Ilulissat.

17Décollage et survol d’Ilulissat, des icebergs, du Kangia, et vue sur le front du glacier. Du ciel, je vois le secteur qui était mon objectif. Je regarde et j’admire ce décor avec un pincement au cœur. Je n’aurais pas vu le front du glacier comme je l’avais imaginé. En survolant le fjord Sikuiuitsoq, il est évident que je ne serais pas passé. La banquise est fissurée de toute part. On voit même l’eau libre par endroit. Mais tout de même, j’aurais aimé arriver au bord de ce fjord.

Et voilà la calotte glaciaire. C’est de toute beauté. Je suis encore émerveillé, autant qu’à l’aller. Mais rapidement, les nuages masquent la vue jusqu’à notre approche de l’Islande. Après trois heures de vol dans ce même Dash 8 ultra-bruyant, me voilà à l’aéroport « domestique » de Reykjavik. J’imaginais qu’il y aurait des navettes pour rejoindre l’aéroport international. Mais non. Rien. Seulement des taxis. Avant même que je m’en aperçoive vraiment, les reporters me proposent de partager leur taxi qui doit les déposer à leur hôtel, tout proche de l’aéroport. Chance extraordinaire, le taxi est un mini-van. Les bagages et la pulka peuvent entrer dans le coffre sans problème.

Ce soir, je suis à l’aéroport international de Reykjavik, en Islande. Je vais y passer la nuit. Une nuit blanche me permettra de récupérer les 5 heures de décalage horaire. Demain, décollage pour Paris à 7h40.

 

Conclusion

Même si cette aventure n’aura pas été la plus réussie de toutes, elle n’en demeure pas moins une belle aventure. Des problèmes physiques inattendus m’auront fait renoncer à une partie de mes objectifs. Néanmoins, j’aurais vu des paysages extraordinaires. Je garderai en mémoire ces icebergs gigantesques, les couleurs de la ville d’Ilulissat, les nombreux chiens de traineau, et les pistes à travers les massifs enneigés. Le Groënland est un pays rude. Le climat est terrible. Le vent y est redoutable. Ce vent qui vient tout droit de la calotte glaciaire et qui aura eu raison du bout de mon nez et de mon pouce.

18Mon plus grand regret sera de ne pas avoir pu approcher la calotte glaciaire. J’ai préparé ce voyage pendant un an. Un an durant lequel j’ai rêvé de voir et de toucher cette glace. Je garde mon rêve au chaud. J’en suis certain, j’aurai de nouveau l’occasion de tenter de le réaliser. Je regrette aussi de ne pas avoir vu d’aurores boréales. Mais, là, c’est la nature qui décide.

Je craignais des tendinites aux genoux, fréquentes lorsque je fais de la randonnée. C’est pour ça que j’avais prévu des anti-inflammatoires dans ma trousse à pharmacie. Je n’avais pas pensé me faire mal au bras. Quant à la gelure du pouce, ce n’est pas la faute au matériel. Jamais je n’ai eu froid, ni en marchant, ni au campement, ni même la nuit dans mon sac de couchage. C’est mon imprudence qui est responsable. En début d’aventure, j’ai trop souvent retiré mes moufles pour aller plus vite, ou pour me faciliter la vie. Seulement voilà, dans le milieu  polaire, rien n’est facile. Tout ce qui semble anodin lorsque nous sommes à la maison prend une tournure de casse-tête. Craquer une allumette. Faire des lacets. Faire une photo. Il faut faire preuve de patience et d’ingéniosité pour faire un maximum de choses avec les moufles. Leçon à retenir.

Cette aventure ne m’aura pas fait renoncer à mes rêves et à ma passion pour le Grand Nord. L’hostilité du milieu me fascine toujours. Je continuerai à découvrir ces régions. La calotte glaciaire reste un objectif. A l’avenir, si je repars en hiver, je chercherai des secteurs avec des refuges chauffés pour passer la nuit, comme ce fût le cas sur la Kungsleden en Laponie Suédoise. Le bivouac sera une exception. Quant à Ilulissat, j’y reviendrai, mais en été.

L’aventure n’est pas terminée !

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Remerciements

J’aurai mis un an pour préparer ce voyage. Décider de se rendre en région polaire sans guide et en autonomie totale ne s’improvise pas. Un an à collecter des informations. Beaucoup d’informations. Pour ça, je me suis fait aider. Bien sûr, j’ai passé beaucoup de temps sur internet. Mais j’ai aussi et surtout été en contact avec beaucoup de gens adorables et passionnés qui m’ont conseillé et soutenu.

TDSIl y a d’abord eu mes amis fidèles, Annette et Pascal. Ils sont installés depuis quelques années en Laponie Suédoise, à Kiruna. Habitué aux températures glaciales, ils m’ont été d’une aide précieuse dans ma préparation. Leur agence de voyage locale propose des séjours toute l’année, pour découvrir les paysages extraordinaires de la Laponie suédoise. www.terre-des-sames.com

 

logo_aventurenordiqueUne aventure comme celle-là ne peut pas se faire sans un matériel adapté. Aventure Nordique, spécialiste de la vente en ligne de matériel dédié à la grande itinérance, m’accompagne dans ce trek. Merci à Régis Cahn pour ses conseils d’expert et pour l’intérêt qu’il a porté à mon projet.  www.aventurenordique.com

 

marieMerci à Marie qui a réalisé un site internet digne du célèbre guide destiné aux routards. Une mine d’informations pour tous ceux qui veulent se rendre au Groënland. Des infos pratiques, des conseils, des liens, des contacts… Si vous avez l’occasion d’échanger avec elle, vous découvrirez une vraie passionnée du pays des Inuits. http://groenland.wifeo.com/

 

Je tiens aussi à remercier tous ceux qui ont suivi mes préparatifs et qui se sont intéressés à cette aventure. Mes amis et mes collègues de travail. Et bien sûr ma famille. Merci à mes parents pour leur patience et leur confiance.

Dominique.

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