Groënland 2019

Arctic Circle Trail

Mars 2019

Dominique, hep Dominique ! Je relève la tête tandis que l’hôtesse me rend mon passeport et ma carte d’embarquement. Le policier qui m’interpelle, c’est Frank. Je le reconnais. Je lui avais promis de passer le voir au poste de Police de Kangerlussuaq pendant mon transit entre Sisimiut et Copenhague, mais le retard de mon vol m’oblige à traverser ce petit terminal au pas de course. Finalement, c’est lui qui est venu. Je suis vraiment content de le voir. C’est la première personne que j’ai rencontrée durant ce trek, et j’aurai ainsi pu le saluer avant de quitter le sol Groënlandais. Ce voyage aura été incroyable jusqu’au bout. J’embarque dans l’Airbus A330 d’AirGreenland avec un large sourire. Je suis ému, à la fois parce que ce voyage se termine, et parce que je quitte des gens, bien que les ayant vus que peu de temps, me semblent tous être des amis de longue date. Curieux sentiment. Je crois que ce voyage aura été le plus dingue de tous mes voyages ! Je vais vous raconter mon aventure.

Pourtant, tout commence par des problèmes. Ou plutôt UN problème. Pour se rendre au Groënland, c’est compliqué. J’ai 3 vols entre Marseille et Kangerlussuaq, avec un transit assez court à Bruxelles puis un autre à Copenhague où j’ai réservé une chambre d’hôtel pour la nuit. Mais lorsque je débarque dans la capitale danoise, arrive ce que je redoute le plus durant un voyage : ma pulka, ce traineau dans lequel j’ai toute ma vie pour les deux semaines qui viennent, n’est pas là. Au service bagages de l’aéroport, on ne sait pas me dire où elle est, mais ils savent me dire qu’elle n’est pas là, et de fait, ne peuvent me garantir qu’elle arrivera avant mon vol du lendemain matin. Durant toute la nuit, j’ai attendu un appel de l’aéroport pour me donner des nouvelles, mais en vain. Ce n’est qu’à 7h du matin que je reçois enfin un message pour me dire que finalement, ma pulka est bien arrivée de Bruxelles par le vol suivant le mien hier soir. Tout rentre dans l’ordre après des heures et des heures d’angoisse. A 11h, je peux embarquer pour Kangerlussuaq. A moi le Groënland !

Durant le vol, ma voisine, groënlandaise, me parle de son pays qu’elle ne quitterait pour rien au monde. Elle vit à Nuuk, la capitale. Elle me raconte les paysages qui sont différents d’une région à uneautre. Elle tente de me faire prononcer le nom de certaines villes en me les localisant sur une carte publiée à l’intérieur d’un magazine. En vain. Elle me parle alors des différentes langues qui existent au Groënland. Deux, notamment, qui sont très différentes et que les groënlandais ne comprennent pas toujours. Il y a une ancienne langue, parlée dans le nord-ouest et l’est du pays, et la langue “moderne” parlée dans l’ouest et le sud. Une troisième langue existe toujours dans la région de Thulé, tout au nord. Je l’interroge sur les termes “groënlandais” et “inuit”, puisqu’elle s’est présentée à moi comme étant groënlandaise. A l’instar des Samis qui vivent en Laponie, laquelle s’étend sur 4 pays (Norvège,Suède, Finlande et Russie), les Inuits peuplent notamment le Groënland et le Canada. Si le terme d’esquimau n’est plus utilisé aujourd’hui, les groënlandais de souche sont des inuits.

Kangerlussuaq. C’est la 3ème fois que je pose le pied sur le tarmac de cette ancienne base militaire américaine. Le lieu est assez sinistre. Des bâtiments sans aucun charme, alignés comme un régiment de fantassins. Une longue piste d’atterrissage, un petit terminal (qui s’est d’ailleurs agrandi depuis la dernière fois), un supermarché, 2 hôtels. Attention, quand je parle de supermarché et d’hôtels, balayez tout de suite l’idée que vous pouvez en avoir. Rien à voir avec un Auchan, ou E-Leclerc, ni Ibis ou Carlton. C’est plutôt Carrefour Market et Formule 1. Mais c’est déjà ça.

En débarquant et après avoir récupéré Bob (c’est le petit nom que j’ai habitude de donner à ma pulka) je file directement à l’hôtel où j’ai réservé une chambre pour une nuit. Le temps pour moi de me reposer du voyage, compléter mon équipement et organiser la journée du lendemain.

Je file justement au supermarché. Il me faut du thé (que j’ai oublié), des céréales pour les petits déjeuners, des gâteaux, et de l’essence pour le réchaud. J’ai aussi oublié mon thermomètre. L’essence que je trouve ne fonctionne malheureusement pas. J’en avais acheté une seule bouteille pour tester. Bien m’en a pris. Ici, les articles ne sont pas remboursables.

De retour à l’hôtel, je demande à la dame de l’accueil si elle sait où je peux trouver de l’essence. Par la même occasion, je lui demande également un taxi pour me conduire au point de départ de l’Arctic Circle Trail demain matin. C’est à 20 km d’ici, au lieudit “Kelly Ville”. Elle décroche son téléphone ; note quelque chose sur un papier ; me pose deux ou trois questions concernant l’essence. L’affaire est réglée. Demain matin, un chauffeur passera me prendre à 8h et, en cours de route, nous nous arrêterons récupérer un bidon de 4 litres d’essence. Simple comme un coup de fil… Un coup de fil qui a tout de même un coût : 45€ pour le taxi, et 20€ de plus pour 4 litres d’essence (cher le litre !).

Je peux maintenant préparer la pulka pour demain. J’aime organiser mes affaires d’une certaine manière pour ne pas avoir à les chercher. Chaque chose a une place. Les affaires de première nécessité sont à portée de main (parka, réchaud, popote). Les affaires moins importantes au fond. Nous sommes en milieu d’après-midi, tout est prêt pour demain. Je peux souffler. Je retourne à l’aéroport situé à 50 mètres de l’hôtel pour y prendre un café.

L’Arctic Circle Trail

Quelques mots sur ce trek. C’est un parcours qui se fait entre Kangerlussuaq et Sisimiut. Les deux villes sont situées sur le cercle polaire. D’où le nom. Il se fait habituellement en 9 étapes qui représentent au total 160 km. La première étape, entre l’aéroport de Kangerlussuaq et Kelly Ville a peu d’intérêt, puisqu’elle se fait le long de la route. Généralement, les randonneurs font cette partie en taxi et économisent une vingtaine de kilomètres. C’est ce que je ferai également. L’été, la piste est balisée par des cairns qui ont une marque rouge en demi-lune. C’est d’ailleurs à cette saison que ce trek se fait. En hiver, rare sont ceux qui s’aventurent dans les parages. Toutefois, les moyens de transport au Groënland étant assez limités, les habitants profitent de la neige et des lacs gelés pour se rendre dans les massifs et même relier les deux villes. C’est donc la piste des motoneiges que je suivrai, même si le parcours un peu plus long puisqu’il emprunte les lacs et les rivières plutôt que de couper à travers les massifs. Je me servirai donc peu de ma boussole et profiterai d’une piste bien tassée pour avancer plus facilement. Il y a un site internet officiel de l’Arctic Circle Trail, un petit guide en anglais très bien fait, avec des détails sur chaque étape, les cabanes-refuges disponibles et leurs équipements… Enfin, il y a les cartes du secteur. Il en faut 3 pour couvrir tout le parcours. Le trek se fait le plus souvent d’est en ouest. Le vent soufflant de la calotte glaciaire, il est donc plus commode de l’avoir dans le dos.

Vendredi 8 mars. 1er jour, 15 km

Mon chauffeur est à l’heure. J’embarque dans un vieux 4×4 avec un danois qui me jure qu’il n’a jamais vu quelqu’un faire l’Arctic Circle Trail en hiver. Nous nous arrêtons en cours de route pour récupérer de l’essence. Je lui demande 5 minutes pour que je teste ce carburant. Curieux, les inscriptions sur le bidon métallique de 4 litres qu’il me propose sont entièrement écrites en français. Où a-t-il déniché ça ? En tout cas, ça semble être ce qu’il me faut. Je remplis le réservoir de mon réchaud et craque une allumette. Ça fonctionne. Parfait. Nous continuons la route vers Kelly Ville. Le 4×4 s’arrête là où des traces de motoneige quittent la route pour s’enfoncer dans la toundra enneigée. Avec mon chauffeur, dont j’ai oublié le prénom, nous faisons quelques mètres à pied

pour repérer les lieux. Il m’indique un cairn qui balise le trail l’été. C’est bien là le point de départ. Il n’y a qu’à suivre les traces des motoneiges. A cette saison, il semble qu’il y ait beaucoup d’allers et venues entre Kangerlussuaq et Sisimiut par cette piste. Avec de la chance, je n’aurai pas à utiliser ma boussole et la neige sera plus dure et donc plus confortable pour avancer. Nous descendons la pulka du coffre. Une dernière poignée de main et je me retrouve seul au milieu de nulle part, dans un silence total. Le ciel est couvert ce matin, mais il paraît que ça ne va pas durer. Il est encore tôt.

Après avoir enfilé ma veste de marche, je chausse les raquettes et attèle la pulka à mon harnais. 9h, début de l’aventure. J’ai 20 km à faire aujourd’hui pour arriver dans la première cabane du parcours. Le paysage est sauvage et très vallonné. Ça me rappelle un peu la Laponie et ses massifs érodés. A peine parti, je vois déjà quelques rennes. Deux d’entre eux descendent un massif pour venir brouter au bord de la piste. Je suis encore assez loin d’eux et ces animaux sont craintifs. Avec le téléobjectif de mon appareil photo, j’arrive à les voir distinctement. Ils partent en avant en suivant la piste. Ils s’arrêtent de temps en temps pour observer ce drôle d’animal qui les suit lentement. Ils finissent par me distancer et gravissent le massif opposé. Les nuages se sont dissipés et j’avance maintenant sous un ciel bleu et un soleil qui chauffe mes vêtements noirs. C’est très agréable, d’autant qu’il n’y a pas un souffle d’air. J’ai même chaud. Je retire mon bonnet et ma veste polaire pour éviter de transpirer. Je n’ai pas trouvé de thermomètre au supermarché de Kangerlussuaq. Je sens que ça va me manquer de ne pas connaître la température. Je sais juste qu’il faisait -6°C lorsque j’ai quitté l’hôtel tout à l’heure.

Vers midi je fais une pause pour déjeuner. Avant de partir, j’avais préparé un plat lyophilisé que j’ai mis dans un récipient thermos. J’ai très soif. J’ai deux bouteilles thermos. Une pour y mettre de l’eau froide et l’autre pour le thé. Seulement l’air est tellement sec, qu’il m’en faudrait plus. Demain, je mettrai de l’eau froide dans les deux bouteilles.

En cours de route, je contrôle régulièrement ma carte pour me situer. La cabane est encore loin. 20 km pour un premier jour, c’est trop. A 17h je m’arrête pour planter ma tente. Je trouve en endroit plat au bord d’un lac. Il me faut une heure, comme d’habitude, pour monter mon camp. Je commence par allumer le réchaud pour faire de l’eau en faisant fondre de la neige. Il me faut enlever une bonne épaisseur de neige à l’aide de ma pelle pour trouver un sol ferme qui servira de base à ma tente. Ces petits travaux de terrassement réchauffent. Puis il faut décharger la pulka, gonfler le matelas spécialement conçu pour ce genre de campement et qui va m’isoler du sol froid. Le montage et démontage du camp ont toujours été des moments que je déteste dans un trek hivernal. A plusieurs reprises, je suis obligé d’arrêter ce que je fais pour aller me réchauffer les doigts près de mon réchaud. Tout ce que je touche est glacé. Le froid passe à travers mes gants et vient mordre mon pouce gauche fragilisé par une gelure en 2014. Ce pouce est un problème dès qu’il fait froid. Les plus petits vaisseaux sanguins sont morts. La circulation du sang dans ce doigt est compliquée. Je dois être très vigilant.

Après avoir dîné, j’observe le coucher de soleil et les jolies couleurs du ciel. Il y aura peut-être des aurores boréales ce soir. Le ciel est parfaitement dégagé. Mais je suis fatigué et, avec les quatre heures de décalage avec la France, je suis couché à 19h.

Durant la nuit, les températures vont chuter. Je le sens bien. J’ai eu froid et j’ai entendu le métal du bidon d’essence claquer à deux reprises au fond de la pulka. La pression de l’air à l’intérieur change et déforme la tôle. Je me suis levé dans la nuit pour mettre le sur-sac de couchage afin d’éviter la déperdition de chaleur. Mon sac de couchage était froid à l’intérieur. C’est très efficace mais j’ai quand même froid aux pieds malgré les chaussons en duvet. Je me rendrai compte plus tard que j’ai oublié de mettre mes chaussettes en laine avant de me coucher. Les nuits suivantes seront meilleures.

Samedi 9 mars. 2ème jour, 18 km

Ce matin au réveil, le ciel est superbe. A 7h30, j’assiste au lever de soleil qui éclaire ma tente. C’estagréable de se préparer avec cette météo. Je me gèle les doigts en pliant la tente. Le réchaud est encore allumé pour faire de l’eau. Le matin, il me faut 2 litres. Un demi-litre dans chaque bouteille thermos, un quart de litre pour le repas de midi, autant pour le petit déjeuner, et le reste pour la petite toilette du matin. Brossage des dents, un gant sur le visage avant d’appliquer la crème hydratante, et voilà, je suis prêt. Mon petit déjeuner est constitué de biscottes Wasa au müsli émiettées dans du lait. Je me souviens qu’un jour, un pêcheur d’Ilulissat m’avait dit que c’est ce qu’il donne à manger à ses chiots.

9h30, départ. Il n’est pas de bonne heure, mais de toute façon, je sais que je n’atteindrai pas la cabane de la seconde étape. J’ai déjà pris du retard sur la première étape, alors je ne vois pas comment je pourrais combler ce retard et faire l’étape suivante entièrement. Donc ce soir, la tente sera encore de sortie. Ensuite, je m’arrêterai dans la cabane de Canoë Center. J’aurai fait 2 étapes en 3 jours. Il faudra que j’accélère parce qu’à ce rythme, je n’arriverai jamais à temps à Sisimiut pour prendre mon avion. Mais ce n’est que le début de l’aventure, je sais que les premiers jours sont toujours difficiles. C’est quelque chose que je connais bien maintenant et qui ne m’inquiète plus. De toute façon, j’ai 11 jours pour faire un trek qui comprend théoriquement 8 étapes.

Il me faudra tout de même 2 heures et demi de marche pour arriver à la cabane de la première étape. J’étais sacrément en retard hier. Il y a plusieurs motoneiges devant cette cabane et pas mal de monde. Je vais à leur rencontre. Je vais m’arrêter là pour prendre mon déjeuner. Avec tous les groënlandais présents, il y a un danois. C’est lui qui m’accueille en faisant une photo de moi en train de grimper la petite pente qui mène à la cabane. Alors que cet homme, Frank, me sert un café, les inuits observent mes raquettes et en étudient le fonctionnement. Je discute un moment avec Frank. Il est policier à Kangerlussuaq en poste depuis peu de temps. C’est sa première sortie dans les massifs depuis son arrivée. Il espère pouvoir observer des bœufs musqués. Ils sont, paraît-il, nombreux dans la région, même si la période de chasse vient de se terminer et que, de fait, ils ont été repoussés un peu plus dans les montagnes, à l’écart des pistes. Pour ma part, je n’en verrai aucun durant mon trek. C’est un petit regret.

En bon policier, Frank me pose quelques questions sur ma balade, mon équipement, ma sécurité… Si je suis armé en cas de rencontre avec ours ? J’ai un sifflet dans ma poche… L’homme sourit et reconnaît que les ours ne sont pas fréquents dans la région. Tout de même, tous les inuits sont armés. Un fusil est fixé sur le côté de chacune des motoneiges. Cela dit, je pense surtout que c’est pour pouvoir chasser un renne ou un lagopède si l’occasion se présente. Tous les inuits sont des chasseurs. Pendant que je reprends une tasse de café, un autre homme m’offre un sandwich. Bien que j’aie de quoi manger, il insiste. J’accepte volontiers. Ce midi, je mangerai donc ce sandwich (crudités, lagopède). Le plat que j’avais préparé servira ce soir. Avant de repartir, Frank me demande de passer le voir au poste de Police lors de mon transit à Kangerlussuaq le 19 mars pour lui raconter mon trek. Je lui en fais la promesse. L’homme m’est vraiment très sympathique. Il me sert la main en me souhaitant bonne chance et prudence, puis toute la petite équipe prend la piste dans un vacarme que j’avais déjà oublié. Me voilà à nouveau seul, en train de manger mon sandwich, le dos à la cabane dont le bois rouge est chauffé par le soleil, face à un lac immense et bordé de massifs. Je suis bien. J’aime faire ces rencontres. Ce sont ces petits moments qui font que j’adore ces aventures.

Je me remets en marche, mais cette fois sans les raquettes que je fixe sur la pulka. La piste est bien dure, tassée par les motoneiges. Je change de chaussures, préférant les bottes aux semelles épaisses et larges, aux chaussures de randonnée. Je dois parfois choisir la bonne trace. Certaines motoneiges ont tendance à labourer la neige. Les traces plus anciennes sont plus intéressantes. La neige a gelé par-dessus. Mes chaussures s’enfoncent moins et la pulka glisse sans résistance. La marche est longue sur ce lac. Je n’en vois pas le bout. Je marche beaucoup plus vite comme ça et me fatigue moins. C’est vrai que les raquettes, bien qu’assez légères, sont tout de même un poids supplémentaire aux pieds. A 16h30, j’arrive au point d’intérêt indiqué sur la carte. La vue est effectivement superbe sur le lac. Il y a un endroit bien plat à quelques mètres au-dessus du niveau de la glace. C’est parfait. J’établis mon camp ici.

Durant cette journée, j’aurai vu beaucoup de motoneiges et un traineau conduit par un inuit qui embarquait un couple de touristes avec lui. Je m’étais pourtant mis bien à l’écart de la piste pour le laisser passer. Les chiens voulaient absolument venir sur moi malgré les coups de fouets bien placés du musher. Résultat, ils se sont emmêlés dans leurs cordages. J’ai dû attendre, toujours à l’écart, que tout le monde reprenne sa place pour repartir.

Incroyable, en arrivant en haut d’un col, j’aperçois, en bas de la longue descente, deux skieurs tirant leur pulka. Nous nous arrêtons pour discuter 5 minutes. Ils sont danois et font l’Arctic Circle Trail également, mais dans l’autre sens. Curieuse option. S’il y avait eu du vent, ils l’auraient eu de face. Ils me disent n’avoir croisé que peu d’animaux jusque-là. 2 ou 3 rennes seulement. Puis chacun repart dans sa direction. Je ne suis pas le seul à faire ce trek en hiver. Mais ça, je le savais déjà. En le préparant, j’ai consulté plusieurs sites internet qui en témoignaient.

Ce soir, avant de me coucher, je pense à enfiler mes sous-vêtements chauds. Chaussettes en laine et sous-pantalon en polaire. Seuls mes doigts souffrent terriblement durant toutes mes opérations manuelles. Mon réchaud m’est d’un grand secours.

Dimanche 10 mars. 3ème jour, 9 km.

Une bonne nuit sous la tente. J’étais suffisamment couvert. Pourtant, il a dû faire encore très froid, vu la quantité de givre qu’il y a partout à l’intérieur et à l’extérieur de la tente. C’est d’ailleurs vraiment pénible. Dès que je bouge, il faut prendre garde à ne pas toucher la toile au risque de se prendre toutle givre sur la tête et sur les affaires. Corvées habituelles : démarrage du réchaud, faire de l’eau, petit déjeuner, démontage du camp, chargement de la pulka. Puis c’est le départ. L’étape du jour sera courte. Je

m’arrête à Canoë Center. J’avance dans les mêmes conditions qu’hier, c’est à dire sans les raquettes et sur le même lac.

C’est après seulement deux heures de marche que j’arrive à la cabane. J’avais sur estimé le temps à parcourir. Je pensais qu’il me faudrait au moins trois heures. Si j’avais su, hier soir, j’aurais pu faire ces deux heures de plus. La cabane est très grande. Totalement comparable avec les refuges de la Kungsleden en Laponie Suédoise. Cette grande cabane en bois peint en rouge, comprend une pièce principale, deux dortoirs et même deux toilettes ! Surprise, ce sont des WC en plastique (comme des WC chimiques), mais à l’intérieur c’est une sorte de sac poubelle très épais qu’il faut changer lorsqu’il est plein aux deux tiers. C’est inscrit sur la petite affiche fixée sur la porte… Il y a un poêle. Je regarde ce qu’il y a comme réserve de pétrole. Un tiers du réservoir. Je ne sais pas du tout combien ça consomme un poêle comme ça. En tout cas, pour l’heure, j’allume, histoire de faire monter la température de quelques degrés. Dans un bidon rangé dans le coin cuisine, l’eau est gelée.

Je décharge la pulka et déplie le sac de couchage et mon “sac à viande” (sac en soie, très chaud) qui sont humides. Thé, petits gâteaux, écriture. A midi, c’est au chaud que je déjeune. Le poêle est efficace.

En arrivant à la cabane tout à l’heure, j’ai remarqué des traces de pas allant de la cabane jusqu’au lac, un peu à l’écart de la piste. Un endroit où la glace semble avoir été débarrassée de la neige. Y aurait-il un trou pour puiser de l’eau ? Je vais voir ça pour en avoir le cœur net. En fait, la glace n’est pas percée. Mais elle a été attaquée à coup de pioche. LA pioche qui est devant la porte d’entrée de la cabane. Voilà son utilité ! Je retourne donc chercher l’outil qui va me permettre, moi aussi, d’attaquer la glace que je pourrai faire fondre et ainsi avoir de l’eau bien meilleure que la neige fondue. Cette dernière n’apportant que de l’eau déminéralisée. Je remplis un plein faitout trouvé dans la cabane et le pose sur le poêle. J’ai vraiment très soif. C’est air sec et l’effort physique m’assèchent complètement. Je ne bois pas assez. Il m’arrive parfois de ramasser une petite boule de neige que je mets dans ma bouche en marchant. Ça m’évite de m’arrêter pour sortir ma bouteille thermos. Ça n’apporte pas beaucoup d’eau, mais ça humidifie la bouche.

Au chaud, et profitant de l’après-midi de repos, je consulte ma carte et prépare l’étape de demain. Cette prochaine étape m’inquiète un peu. C’est la plus longue du trek avec ses 22 km et 550 mètres de dénivelé positif. Pour le moment, je n’ai pas réussi à boucler une étape de 20 km et je n’ai fait que du plat. Seulement, si je coupe toutes les étapes en deux, le trek va être bien plus long que prévu. Et ça, ce n’est pas possible. Il faut donc avancer. Cette étape devra se faire coûte que coûte.

Je profite du confort de la cabane pour régler mes raquettes à mes bottes. Je risque d’en avoir besoin dans les pentes. Les bottes n’accrocheront pas suffisamment la neige pour empêcher la pulka de me tirer vers l’arrière. Mais j’ai tout de même prévu de marcher un maximum sans elles. J’avance plus vite et me fatigue moins. J’ai aussi modifié le frein de la pulka. Une fois de plus. Je n’arrive pas à trouver le bon système. Soit ça freine correctement dans les descentes, mais je n’arrive pas à retirer le frein, soit ça freine trop. En tout cas, les descentes sont assez pénibles car je me prends énormément d’à-coups dans le dos. Je soigne aussi quelques bobos qui se font déjà sentir. Douleurs aux pieds et au dos. Anti-inflammatoires et décontractants musculaires au programme. Ce sont mes pieds qui m’embêtent le plus. Je ne peux plus mettre mes chaussures de marche pour le moment. Seules mes bottes sont supportables.

Vers 16h, du bruit venant de l’extérieur me tire de mes lectures. J’entends quelqu’un parler, mais je n’ai pas entendu de moteur. Je regarde par les fenêtres mais ne vois rien. Pourtant, j’ai bien entendu quelqu’un. Puis j’entends un chien. Il doit y avoir un équipage derrière la cabane. Je sors voir. Effectivement, un homme et une femme, visiblement danois, sont en train de chercher un coin pour attacher les chiens. Il s’agit de Kristian et Anna qui arrivent de Sisimiut avec leurs 11 chiens. Ils se rendent à Kangerlussuaq en 3 étapes. Ce soir, ils s’arrêtent ici après un run de 60 km. J’aurai donc dela compagnie ce soir.

Pendant qu’ils s’occupent de leurs chiens, je retourne chercher un peu de glace au lac. Le ciel a été couvert toute la journée. Mais toujours pas le moindre souffle de vent. Et c’est tant mieux. Je sais combien le vent, venant tout droit de la calotte glaciaire, peut être redoutable. Vers 17h, le ciel semble s’ouvrir un peu et le soleil couchant vient lécher le sommet des massifs bordant le lac. Depuis que je suis arrivé sur cette planète blanche, j’observe les couleurs du ciel au soleil couchant. Les nuances de rose sont superbes.

Mes compagnons du soir mettront plus de deux heures pour en finir avec les chiens. Ils n’arrivaient pas à trouver un endroit suffisamment solide pour y fixer le stake-out, ce long câble auquel sont attachés les chiens durant la nuit. Kristian n’arrivait pas à enfoncer suffisamment les pieux dans le sol gelé. Le permafrost est trop dur. Finalement, il a déplacé tout l’équipage sur le lac.

La soirée est vraiment sympathique. Nous avons fait connaissance, et dîné à la lumière des bougies. Ils travaillent tous les deux dans une école de Sisimiut depuis 2016. Puis nous parlons de mon étape à venir. Nous étudions la carte. Mais l’étape de demain, telle que je l’avais envisagée, semble compromise d’après les informations qu’Anna me donne : la piste d’hiver ne passe pas par les massifs, donc pas par la cabane que je devais rejoindre. Les motoneiges utilisent les lacs gelés. La distance est un peu plus longue, mais le terrain est bien plus facile. Cela signifie que demain soir, je devrai monter la tente. J’avoue qu’après avoir goûté au confort de la cabane, l’idée de dormir sous la tente ne me réjouit pas du tout. Je repère donc un endroit sur la carte où je pourrai m’arrêter camper, à mi-chemin entre Canoë Center et Eqalugaarniarfik (ils sont sympas les noms groënlandais !).

Lundi 11 mars. 4ème jour, 36 km.

Puisque je n’ai pas de camp à plier ce matin, le départ se fait dès 8h. Malgré le petit imprévu sur le parcours du jour, j’ai tout de même prévu de faire 20 km. Il faut que j’atteigne la zone que j’ai repérée sur ma carte. Ce matin, Je suis obligé de bien me couvrir. Fermeture éclair de la veste montée au maximum, capuche remontée jusqu’aux oreilles et moufles pour me protéger les doigts. Hier soir, Anna m’a dit que la température devait descendre à -23°C. Le temps est gris. Je sens que la journée va être longue et ennuyeuse : ciel gris, parcours sur d’immenses lacs et nuit sous tente. 

Je ne croise que deux motoneiges en début d’après-midi. Alors qu’hier, j’ai vu plusieurs convois tout au long de la journée. Mais je viens de réaliser que nous sommes lundi. Les gens travaillent aujourd’hui. Ils font la navette le week-end. Voilà pourquoi c’est beaucoup plus calme aujourd’hui. 

Comme prévu, je marche depuis des heures sur un lac que la piste contourne. Ça aurait été plus court de passer par le milieu, en ligne droite, plutôt que de longer la côte et faire une grande boucle. Mais si les motoneiges font comme ça, c’est qu’il y a une raison. Peut-être même deux : la glace doit être plus solide sur les bords, et la chance de trouver du gibier est plus grande près des massifs. Donc je prends mon mal en patience, et j’avance d’un bon pas sur les traces toutes faites et bien gelées. Mais ce lac est sans fin… Je vois bien la pointe après laquelle je dois bifurquer sur la gauche. J’ai l’impression de pouvoir la toucher du doigt. Allez, encore quelques pas et j’y suis… Il me faudra trois heures pour y arriver. Que c’est long. Je sais que ma zone de campement se trouve à environ 2 km après être entré dans cette vallée. Le soleil fait une percée et chauffe mes vêtements. J’en profite pour m’arrêter déjeuner. Au menu “Porc au curry – Madras, riz”. Lyophilisé. Assis sur la neige, adossé à la pulka, je mange tranquillement en observant le paysage. Pas un souffle de vent. Pas un bruit. La nature à l’état pur. Et moi au milieu de ce désert. Parfois, ce silence est troublé par un énorme craquement. On dirait presque un coup de fusil, mais c’est un bruit moins sec. En fait, il s’agit de la glace du lac qui craque. Il m’arrive de voir quelques fissures sur la neige. La glace bouge. Surtout après le passage d’un convoi de motoneiges. Elles doivent faire une vague sous la glace et crée une pression, et la glace craque. C’est très

impressionnant, mais sans risque. 

Avant de repartir, je retire ma veste polaire. J’ai chaud. J’enlève même le bonnet pour essayer de perdre un peu de chaleur et me refroidir. Surtout ne pas transpirer. Un vêtement mouillé avec des températures qui descendent en-dessous de -20°C le soir, est c’est l’hypothermie assurée. Je n’ai pas beaucoup de vêtements de rechange. Je n’ai prévu que 2 maillots de corps, deux paires de chaussettes (en plus d’une paire en laine pour la nuit), 2 boxers. L’hygiène en trek est assez sommaire… 30 minutes plus tard, pour une raison qui m’est inconnue, je me retrouve avec les doigts et le visage gelés. La température semble avoir baissé d’un coup. Je remets ma veste polaire, mon bonnet et mes moufles. C’est reparti. Depuis deux jours, c’est ça en permanence. J’ai chaud, puis j’ai froid, puis j’ai de nouveau chaud. Je perds beaucoup de temps à gérer ma température corporelle mais c’est ainsi. Je peste contre tous ces arrêts qui saccadent la marche. 

J’arrive à cette pointe. Enfin ! Comme prévu, la piste tourne à gauche. J’entre alors dans une vallée lugubre. Etouffante. Etroite. Peut-être l’endroit est-il beau et agréable lorsqu’il y a du soleil, mais là, c’est tout simplement glauque et angoissant. Impossible de dormir là ce soir. C’est terrible, mais quand je ne sens pas un endroit, je n’ai aucune envie d’y rester. Je sais que je ne pourrai pas dormir. Alors je continue. Il n’est que 15h30. Habituellement, je m’arrête à 17h pour dresser le camp. J’ai encore 1h30 devant moi. C’est peut-être suffisant pour sortir de ce lieu. J’avance d’un bon pas. Bob ne me ralentit pas. Ça se passe bien. Cette vallée serpente entre des pans de falaise abrupts. Une fois sorti de ce coin, j’entre dans une nouvelle vallée plus ouverte, plus aérée. Ça me semble être un marécage gelé. La piste de faufile en zig-zag à travers la toundra qui dépasse de la neige. Après les longues lignes droites des lacs, c’est amusant d’avancer en zig-zag. 16h00. Si l’endroit semble moins austère, il n’en demeure pas moins glacial. Le sol n’est fait que de glace. Je manque parfois de tomber car la glace est totalement nue. Sans neige. Les bottes sont efficaces sur la neige mais pas sur la glace. Je contrôle ma carte. A force d’avancer, j’ai déjà entamé l’étape de demain. Etape qui doit être assez courte. 11 km seulement pour atteindre une cabane. Je réfléchis. Il est 16h30. D’après mes calculs, je ne suis plus qu’à 10 km de la cabane. Le terrain est parfait pour avancer. Je suis en pleine forme. Aucun signe de fatigue. Aucune douleur. Et si je tentais le coup… 10 km. Si je maintiens le rythme, j’y suis dans un peu plus de 2 heures. La nuit tombe à 19h. Dans tous les cas, il est trop tôt pour s’arrêter. Je décide de faire le point dans 1 heure. Je repousse donc d’une demi-heure la dead-line que je me fixe habituellement pour m’arrêter. Je sors un paquet de petits gâteaux, une tasse de thé et c’est reparti. Je suis gonflé à bloc. L’idée de dormir sous la tente ce soir ne me plaît pas du tout. Savoir qu’il y a une cabane, avec potentiellement du chauffage, à 2 heures de là, me motive. Je marche à un rythme soutenu. Bien plus rapide que d’habitude. C’est une course contre la montre. Ou plutôt contre la nuit.  

17h30, comme prévu, je refais un point. D’après la carte, j’ai bien avancé. Dans une heure, je devrais y être. Je ne sais pas si c’est l’adrénaline, mais je crois que je pourrais faire les derniers kilomètres en courant ! Je suis déterminé. La pulka ne montre aucune résistance. Je m’en amuse. J’ai l’impression que Bob se dit qu’il n’a pas intérêt à broncher. Les deux derniers kilomètres sont plus compliqués. Je sors de la zone de marécages pour commencer une petite ascension. J’avais noté que la cabane se trouve en hauteur. Les côtes sont assez raides, et pour le coup, la pulka ne m’aide pas beaucoup. D’autant que la piste est défoncée. La roche et la terre sont parfois à nu. La pulka racle dessus. La carte dit “un virage à droite, puis une côte, une seconde, une courbe sur la gauche, et la cabane doit être en vue ». C’est exactement ça. Au sommet du dernier col, je vois la cabane à quelques centaines de mètres. J’y suis arrivé. Ce soir, je ne monte pas la tente ! Je crie de joie. Yes !!!! Il est 18h30. Mes calculs étaient bons. Plus tard, en retraçant mon itinéraire, je réaliserai que j’aurai parcouru 36 km aujourd’hui en 10 heures de marche. Avec une pulka de 45 kg à trainer. Je suis content de la performance.  

La cabane est inoccupée. Propre mais glaciale. Cela dit, ma tente n’aurait pas été plus chaude. Le réservoir du poêle est plein ! Je vais chercher de la neige pour faire de l’eau et préparer à manger. La température monte doucement. Je ne comprends pas pourquoi ça ne chauffe pas davantage. Bref, j’attends de ne plus faire de vapeur avec ma respiration pour considérer que la température de la pièce est bonne, et j’entame un brin de toilette. J’ai l’impression qu’un animal mort s’est caché dans mes vêtements… Je soigne mes pieds endoloris. Je m’étais arrêté en cours de route pour mettre une protection à un orteil qui commençait à avoir une ampoule. L’absence de vent permet de faire ce genre de chose à l’air libre. J’ai pu me mettre pied nu pour mettre en pansement sans risquer la gelure. Il faut que je soigne une cheville également. Dans les derniers kilomètres, une douleur assez vive au niveau de la malléole droite s’est fait sentir. J’ai carrément un hématome à cet endroit. 

Mardi 12 mars. 5ème jour. Repos.

Réveil dans cette cabane glacée mais où j’ai bien dormi. Par les fenêtres je vois un ciel couvert. A l’horizon se dessine quand même une ligne de ciel bleu.  

Que ce soit sous la tente ou dans une cabane, il faut commencer par faire de l’eau. J’avais utilisé un grand faitout disponible dans le coin cuisine de la cabane pour y stocker de la neige dès hier soir. Toutes les cabanes semblent être équipées de la même manière. 

Aujourd’hui est un jour de repos. Je reste ici 24h. Avec la longue étape d’hier, j’ai rattrapé mon retard et je suis, du coup, en avance de 3 jours. J’ai donc le temps. D’autant que j’ai du pétrole pour me chauffer et que la vue est vraiment très agréable. La cabane se trouve sur les hauteurs et domine un immense lac. Elle est orientée plein sud. Tout est parfait. Je vais pouvoir soigner mes pieds et notamment cette cheville qui me fait mal dès que je chausse mes bottes. Je pense que c’est une tendinite. L’hématome a disparu, mais la douleur reste vive dès que je touche le tendon. Je passe de la crème anti-inflammatoire. Ce midi, je prendrai un cachet. Demain, je devrai chausser les raquettes pour gravir la montagne dès le début de l’étape. Je vois cette pente d’ici, et elle semble bien raide. 

Dans la matinée, les nuages s’en vont, laissant place à un ciel bleu magnifique. Je fais le tour du quartier, appareil photo à la main. Le paysage est vraiment beau. Et ce silence ! Quel calme. Je trouve que, dans notre société moderne, pouvoir profiter d’un calme aussi profond est un luxe. Quel bonheur.  

Je surnomme cette cabane “la cabane de l’horreur”. Vous me direz que c’est en totale contradiction avec ce que je viens de décrire juste avant. Pourtant, hier soir en arrivant, alors que la nuit commençait à tomber, j’ai remarqué des peaux de rennes devant la cabane. En fait, il y a effectivement des peaux, amassées en plusieurs tas, puis une dizaine de têtes de rennes décapitées et décharnées, posées au bord du chemin. Quelques morceaux de pattes avec le sabot jonchent le sol ici et là… Terriblement glauque. Je m’attends à voir débarquer Jack l’Eventreur ou Freddy Krueger à tout moment. Je m’en amuse, mais tout de même. Il s’agit de rennes qui ont été dépecés par des chasseurs. Les restes sont laissés là, sans même prendre la peine de tout entasser dans un coin. C’est là, tel quel. Plus tard, j’apprendrai que les peaux de rennes, que je croyais précieuses, ne le sont pas tant que ça. Ça demande beaucoup de temps et de la technique pour tanner une peau. Ces techniques ancestrales se perdent. Les entreprises qui proposent ce service ne sont pas à Sisimiut et facturent la prestation très chère. Donc les peaux sont abandonnées tout comme les bois. J’aurais bien récupéré un bois en souvenir. Certains sont vraiment magnifiques. Mais je trouve la scène assez macabre et j’aurais le sentiment de profaner un lieu sacré.  

L’intérieur de la cabane est toujours aussi froid. J’ai coupé le chauffage pour économiser le pétrole. Le soleil ayant fait son apparition, la température est agréable dehors. Je m’installe sur le petit perron pour lire et boire un thé.  

Vers 14h, le vent se lève. J’aurai été totalement épargné jusque-là, mais ça semble fini. On verra demain. Dans le vent, la température ressentie est terrible. Les moufles sont nécessaires. Alors je reste à l’abri, sur les marches devant l’entrée, totalement protégé des bourrasques. C’est à ce moment-là, que je vois débouler une motoneige. Seule avec deux occupants. C’est assez rare une motoneige seule. Jusque-là, je les ai toujours vues par deux au minimum. Les deux hommes sont totalement surpris de me voir et s’arrêtent brutalement devant la cabane. Relevant la visière de son casque, le conducteur me fait un signe pour me demander si tout va bien. Je lui réponds par un geste du pouce, montrant ma tasse de thé. Alors ils me saluent et remettent les gaz. Leur remorque chargée de gros sacs noirs semble lourde. Dans la descente vers le lac, là où la piste est cabossée, ils progressent lentement. Puis ils disparaissent et le calme revient.  

J’ai poussé le chauffage au maximum pour avoir une température acceptable et pouvoir manger sans les gants. Finalement, c’est comme ça qu’il faut régler le poêle. La température monte vite. Ensuite je réduis le feu pour maintenir cette température et économiser le carburant. Au dîner : bœuf bourguignon, pâtes, et en dessert : crème chocolat. Tous les soirs, j’ai prévu un dessert lyophilisé. Il y a de la crème dessert au chocolat ou à la vanille et de la compote de pomme. La petite douceur calorifique de la journée. 

Avant de me coucher, le ciel était parfaitement clair ce soir, je surveille les aurores depuis les fenêtres. Cette cabane est équipée de fenêtres sur 3 faces. Je peux donc voir pratiquement tout le ciel au chaud. Et justement, vers 21h je vois une jolie trace dans le ciel. Je prépare mon appareil photo et m’habille chaudement. Le vent est totalement tombé. C’est de bon augure puisque pour faire des photos des aurores boréales, il ne faut surtout pas que l’appareil bouge. Mon trépied n’est pas spécialement robuste. Le début du “spectacle” n’est pas très intéressant. Les aurores sont peu lumineuses et assez statiques. J’allais siffler les organisateurs pyrotechniques et demander le remboursement quand une belle ligne bien verte est partie de l’arrière de la cabane pour s’étendre au-dessus du lac. Ça c’est chouette ! J’observe et fais des photos en même temps. Je vais allumer quelques bougies dans la cabane pour apporter de la lumière aux fenêtres. Les photos sont encore plus belles avec la cabane en premier plan. Je suis assez content du résultat. A 23h, le spectacle est terminé. Je rentre me coucher.  

Dans l’après-midi, j’ai fait un point sur le planning des jours à venir :  

– Demain mercredi : 19 km
– Jeudi : pause
– Vendredi : 16 km
– Samedi : 17 km
– Dimanche : pause
– Lundi 20 km. Fin. 

Mercredi 13 mars. 6ème jour, 17 km

Pas de vent au réveil. Le ciel est couvert, comme chaque matin. Je m’affaire à mes tâches matinales habituelles. Un coup de balais dans la cabane que je laisse aussi propre que je l’ai trouvée. Je suis vraiment surpris de voir combien les cabanes sont bien entretenues. Il y a des torchons usagés qui séchaient au-dessus du poêle et d’autres propres pliés sur une étagère. En partant, je ferme l’arrivée de pétrole. J’ai consommé un quart du réservoir.  

8h30, départ. Un dernier coup d’œil au paysage enneigé et je me lance en direction de la première ascension du jour. 6 km de grimpette. Les deux premiers étant les plus difficiles. J’ai chaussé les raquettes pour avoir une bonne accroche et bénéficier de la calle sous le talon qui me permet d’avoir le pied beaucoup plus plat. C’est un peu comme si je montais un escalier. Il me faudra une heure pour faire ces deux petits kilomètres. Ensuite, ça va mieux. La pente est plus douce. Je fais des pauses. Beaucoup. Je reprends mon souffle, admire le paysage. D’ici je vois la cabane d’où je viens. Elle semble maintenant minuscule dans ce décor immense. J’aperçois un renne qui gambade. Gare à toi ! Il y a des chasseurs dans le coin parfois… 

Ensuite, c’est une succession de lacs. Le terrain est donc plat. J’avance bien malgré une piste labourée. En prenant de l’altitude, j’ai aussi perdu des degrés. Effet des vases communicants. Je suis obligé de remettre ma polaire que j’avais retirée durant la montée, et même mes moufles viennent au secours de mes doigts. Mon pouce me fait très mal et je peine à le réchauffer. J’ai l’impression qu’on me l’écrase avec une pince invisible. La fourrure de ma capuche est couverte de glace et mon cache-nez est totalement rigidifié par le gel. Mes cils collent lorsque je cligne des yeux et mes narines collent. Je regrette une fois de plus de ne pas avoir de thermomètre. Juste comme ça, pour savoir. 

Après chaque lac, je franchis un petit col, je tourne à une pointe rocheuse et découvre un nouveau décor. Cette partie du trek est beaucoup plus montagneuse. Là encore, ça me rappelle beaucoup la Laponie et le parc national d’Abisko.  

Vers 11h30, j’ai faim et je suis dans un très bel endroit. Encore un lac. Le soleil chauffe maintenant. Je m’arrête déjeuner. Mais je fais vite. J’ai encore du chemin à parcourir avant d’arriver à la cabane suivante. L’étape du jour m’emmène à Innajuattoq. Pour me protéger du froid, je me couvre la tête avec ma capuche. Ajoutée au bonnet, cette capuche “tempête” se révèle très efficace. La fourrure autour du visage me protège vraiment bien. C’est d’ailleurs pour ça que j’avais choisi cette veste de marche il y a quelques années maintenant. Fjäll Räven, une marque suédoise, était la seule, à l’époque, à proposer une veste de marche, c’est à dire coupe-vent mais sans apport thermique, qui ait une capuche comme ça. C’est une veste très technique, avec des aérations à zip sous les bras, de nombreuses poches et un tissu extrêmement robuste. Je suis protégé du froid, mais du coup, je n’entends plus ce qui se passe en-dehors de la capuche. Je suis donc surpris de voir arriver deux motoneiges à mes côtés. Le premier s’arrête ; me demande quelle est ma destination du jour. “C’est à 5 km. Deux heures de marche et tu y es !”. A moins que je me sois grossièrement trompé sur ma position en consultant ma carte tout à l’heure, je pense être encore beaucoup plus loin que ça. La fin de journée me donnera raison.  

Ma cheville droite soignée hier n’avait jusque-là pas fait parler d’elle. Jusque-là. Je m’arrête poser un strap pour soulager la douleur. Ça ira un peu mieux par la suite, mais il faut que je fasse attention. 

15h. La cabane est en vue. Perchée en haut d’un col. Encore une belle grimpette. C’est une vielle cabane qui ne doit pas servir beaucoup. La vue y est superbe. Pas de pétrole dans le réservoir du poêle. Sur le guide de l’Arctic Circle Trail, j’ai lu qu’une seconde cabane plus récente et mieux équipée se trouve en bord de lac, à 250 mètres de là. Je laisse la pulka ici et je pars à sa recherche. Il me faudra effectivement peu de temps pour la localiser. Tout en bas, au bord du lac. Elle semble assez grande et bien plus récente en effet. Du haut du massif où je me trouve, je vois de nombreuses traces de motoneiges, venant de différentes directions, converger vers elle. J’atèle la pulka et descends sur le lac. Rien à voir avec la petite voisine. Cette cabane est spacieuse, une grande pièce principale avec deux couchettes, une table basse, une table à manger et des bancs, un coin cuisine, un dortoir et deux poêles. Un dans chaque pièce. Deux réservoirs à pétroles remplis à moitié. Une veste est accrochée au porte manteau dans l’entrée, un magazine et des bougies éteintes sont sur les tables… Cette cabane semble être occupée régulièrement. Pendant que je prépare un thé, je renverse un peu d’eau sur la table. Le temps que j’aille chercher un torchon, l’eau a déjà gelé. Avec ce froid, tout est compliqué. L’autre jour, il m’est arrivé de laisser un fond de thé dans ma tasse pendant que je fouillais quelque chose dans ma pulka. Au moment où je veux finir mon thé, il avait tout simplement gelé au fond. Cette année, je ne commets pas l’erreur de souffler sur l’écran de l’appareil photo pour enlever les petites poussières. Je l’ai fait un nombre incalculable de fois dans le passé. Ce réflexe est infernal. La buée gèle instantanément. Impossible de faire une photo ensuite.  

J’allume le chauffage vers 17h30. Le soleil commence à décliner. Je sors pour faire des photos du coucher de soleil. Ce coin est vraiment beau. Je vais m’y poser 24 heures. Il y a des balades à faire autour, et s’il y a des aurores boréales, c’est un endroit parfait pour les observer et faire des photos. 

Finalement, je ne sortirai ce soir. J’ai jeté un coup d’œil vers 21h, mais il n’y a rien dans le ciel. Je suis fatigué. Je me couche. Vers 3 heures du matin, je me lève pour un “besoin naturel”. Franchement, c’est déjà pénible de lever pour aller aux toilettes au milieu de la nuit quand on est chez soi, au chaud. Mais alors là, c’est terrible. Il faut s’extirper de son sac de couchage, retrouver la lampe frontale qui s’est perdue au fond du sac (je dors avec plein de choses dans mon sac pour ne pas qu’elles gèlent), enfiler les bottes, la parka, le bonnet, les gants (eux aussi dans le sac) … et sortir affronter le froid. Il faut ensuite faire toute l’opération inverse pour se remettre au chaud. Parenthèse sur tout le bazar qui dort avec moi. Effectivement, dans mon sac de couchage, on y trouve mes gants, mon bonnet, mon cache-nez, le tube de dentifrice, ceux pour le visage et les mains, les semelles de mes chaussures, les batteries de l’appareil photo et la lampe frontale. Parfois, lorsque je me tourne dans la nuit, il m’arrive de me ruiner une côte contre une batterie ou la lampe. Un vrai bonheur ! En attendant, à 3 heures du matin, la lune a disparu derrière les massifs, la nuit est noire et glaciale, et il n’y a pas d’aurores. J’observe un instant le ciel étoilé et retourne me coucher. 

Jeudi 14 mars. 7ème jour, repos.

Ce matin, je traine dans mon sac de couchage jusqu’à 8h. J’écoute de la musique. La batterie de l’iPhone arrive à tenir la charge. Je ne l’allume qu’une heure par jour pour écouter de la musique. Je me régale du dernier album de Zaz. Elle a notamment fait un très beau texte qu’elle raconte sans le chanter, sur une très belle mélodie. Elle parle de son voyage en Laponie. LAPONIE. C’est le nom de cette chanson. Elle y parle de son émerveillement face à la beauté des paysages, aux émotions qu’elle a ressenti dans cette si belle région du monde. Je vous invite à écouter cette chanson. 

Par l’ouverture de mon sac de couchage, j’entrevois la fenêtre et le ciel bleu. Le massif enneigé ne bronche pas. Pas de vent. Les premiers rayons du soleil illuminent les sommets. Le temps semble très calme dehors. 

Une nouvelle journée de repos pour perdre mon avance et soigner ma cheville encore douloureuse ce matin. Il me reste trois étapes et quatre jours avant mon arrivée à Sisimiut. Finalement, je vais essayer d’enchaîner les trois étapes. J’enverrai un message à mon frère Guillaume par satellite pour qu’il s’assure qu’il y a bien une chambre d’hôtel de libre dimanche soir. Ce plan avait été envisagé avant mon départ. Cette journée à Sisimiut me permettrait de visiter la petite ville que je ne connais pas. 

Dans la matinée, je vais un point sur mes réserves de nourriture et de carburant. Autant je suis tranquille sur l’essence que je consomme assez peu, autant j’ai un peu “merdé” sur les repas. Pour le soir, j’avais prévu 11 repas et 11 desserts. Quant au midi, j’avais prévu seulement 5 repas. Habituellement, je saute le repas de midi puisqu’il fait souvent trop froid pour m’arrêter manger. Or, pour je ne sais quelle raison, j’ai mangé un repas tous les midis depuis le début. Heureusement qu’on m’a offert un sandwich le second jour. En tout cas, maintenant, il ne me reste plus que 5 repas et 5 desserts. Je suis censé avoir 4 jours de marche, peut-être seulement 3. Bref, tout va bien, mais j’ai bien fait de contrôler. Comme aujourd’hui je ne marche pas, je vais sauter le repas de midi. J’ai plein de gâteaux et des barres de protéines. Pour les petits déjeuners, je suis encore très bien. Je vais même pouvoir augmenter un peu la dose de lait et de sucre. 

Atelier couture. Mes sous-gants ont déjà des trous ou bout des doigts. Ils sont souvent mordus par les mousquetons lorsque j’atèle ou détèle la pulka. Il y a aussi mes gants dont je me sers pour marcher ou travailler (monter la tente, allumer le réchaud, prendre des photos…) que j’avais déjà rapiécés avant de partir, pensant qu’ils feraient bien une dernière expédition. Même les pièces sont trouées. Donc je recouds.  

Cet après-midi, je pars en balade autour de la cabane. Pas trop loin pour ne pas trop solliciter ma cheville. Je remonte jusqu’à la vieille cabane, sur le col. La vue y est superbe. Ce promontoire se trouve entre deux lacs chacun bordé par de beaux massifs enneigés. Et ce calme, toujours… Et quelle météo encore aujourd’hui ! Magnifique ciel bleu sans vent. Même s’il fait très froid, c’est un plaisir de flâner dans ce cadre. Ce soir, c’est sûr, je guetterai les aurores. J’ai repéré des endroits où placer l’appareil photo pour avoir de beaux points de vue. 

Le soleil se couche. J’ai allumé le poêle dans la pièce principale où je dormirai. Pas besoin d’utiliser le dortoir glacial. Il y a deux couchettes dans la pièce chauffée. Je suis allé chercher de la neige pour faire de l’eau. Comme tous les soirs, les températures chutent. A l’intérieur, je mets le chauffage au minimum pour économiser le peu de pétrole qu’il y a. Je garde mes bottes et ma parka. Mais je peux tout de même retirer mes gants.  

Vers 19h, j’ai la surprise de voir arriver Anna, Kristian et leurs 11 chiens. Quel hasard qu’ils s’arrêtent une nouvelle fois dans la cabane où je me trouve. Je vais les accueillir. Ils sont sur le chemin du retour, en provenance directe de Kangerlussuaq. Une belle étape pour les chiens. Anna me raconte l’histoire d’un de leurs chiens qui semblait fatigué dès le départ. Il ne voulait pas tirer et trainait derrière les autres. Puis, à la fin d’une pause, alors que tous les chiens étaient déjà prêts à repartir, lui dormait toujours. Arrivé à Canoë Center, le voilà qui se traine par terre, la tête enfouie dans la neige, ne poussant qu’avec ses pattes postérieures. Anna en rit encore en me mimant la scène. “Un vrai comédien ce chien !”. Alors, elle décide de le détacher et de le monter sur le traineau. Il était là, confortablement installé sur une peau de renne qui recouvre le chargement, quand il aperçoit justement un renne, bien vivant celui-là. La fatigue semble l’avoir quitté puisqu’il part sans crier gare à la poursuite de l’animal. Il faudra l’appeler longtemps pour qu’il renonce et revienne se coucher comme si de rien n’était.  

Pendant qu’il attache les chiens au stake-out, Kristian me demande s’il y a du chauffage. Je dis que je l’ai mis au minimum faute de carburant. “Allume à fond, même dans la chambre, j’ai 20 litres de pétrole. Allume, allume !”. Trop cool ! 

Comme la dernière fois, la soirée est très agréable en leur compagnie. Alors que la nuit est à peine tombée, nous sortons pour voir les aurores boréales qui commencent à danser dans le ciel. C’est la première fois que je vois des aurores alors que le ciel est encore lumineux. Je fais des photos. Beaucoup. Le résultat que je vois sur le petit écran me plaît bien. Pendant que l’appareil capture la lumière, j’observe et me régale. C’est vraiment fantastique. Des lignes ondulantes à l’ouest et au nord. Puis le massif, côté est, est à son tour surplombé par le ballet. Le ciel tout entier est un terrain de jeu pour ces lumières étranges. Ce qui me trouble toujours lorsque je regarde des aurores, c’est que ce spectacle se fait dans un profond silence. Le même silence que la journée. Certaines aurores sont assez statiques, et d’autres ne cessent de bouger. Ça dure très longtemps. Je resterai près de trois heures dehors. Je rentre un peu avant 23h pour me coucher. Le ciel est toujours en fête.  

Vendredi 15 mars. 8ème jour, 17 km.

Au réveil, il fait chaud dans la cabane. Nous avions laissé le chauffage allumé toute la nuit. Un luxe. Je me répare discrètement. Mes colocataires qui ont dormi dans la chambre voisine, ne sont pas encore levés. Je ne les aurai pas salués avant mon départ. En sortant, un petit vent arrière me glace sur place. Je suis bien couvert. Je monte la capuche par-dessus le bonnet, j’enfile les moufles, et c’est parti. Aujourd’hui, j’ai une petite étape de 16 km, tout en ligne droite. Arrivée prévue dans la toute petite cabane (d’après le guide) de Nerumaq. Le ciel est couvert aujourd’hui. La première partie de la journée n’est pas très intéressante. Je marche dans un vallon assez étroit. Je n’aime pas vraiment ce genre de lieux. Mais j’avance vite. Au loin, les massifs sont ensoleillés. Alors je me dépêche pour sortir de cette zone ombragée. Après avoir traversé le lac devant lequel se trouvait la cabane que j’ai quitté ce matin, et au terme d’une longue montée, j’arrive en haut d’un col d’où j’aperçois la mer. Ce qui me fait dire que j’approche à grands pas de Sisimiut. Cette mer, c’est le détroit de Davis, juste entre la baie de Baffin et la mer du Labrador. S’ensuit une descente assez raide. Je fais passer la pulka devant moi, le système de frein étant vraiment trop pénible. Je fais attention à ne pas me faire entrainer en avant par la charge. Tout se passe bien. Tout le reste du parcours est une longue descente régulière dans une vallée toujours aussi étroite. C’est bien ce que je j’avais identifié sur la carte. Et d’ailleurs, à 14h j’arrive devant la cabane qui est décrite comme une “cabane de jardin” dans le guide. Plantée au milieu de la vallée, elle est totalement à l’ombre. Le soleil ne passe pas au-dessus des sommets. Pourtant, le ciel est bleu, le massif opposé est ensoleillé, mais le fond de la vallée est désespérément sombre. Et terriblement froid. C’est lugubre. Mon premier réflexe est de regarder le niveau de pétrole du poêle : vide. Ou quasiment vide. Je n’ai rien pour mesurer le niveau et aucun liquide ne monte dans le petit tuyau qui sert de jauge.  

Pour me réchauffer, je m’arme d’une sorte de bêche qui se trouve sur le côté de la cabane (quand je vous dis que c’est une cabane de jardin !), et je descends sur le petit lac pour casser de la glace que je stocke quand le grand faitout qui équipe mon hôtel royal. La cabane est loin d’être aussi propre et accueillante que les autres. Entièrement repeinte à l’intérieur, toutes mes affaires se retrouvent rapidement blanchies par cette peinture qui ne tient pas. Les matelas en mousse sont déchirés et sales. Je les mets de côté et gonfle le mien. Pendant que j’étale mes affaires, le réchaud peine à fonctionner. Je galère de plus en plus avec cette essence. Sur le bidon, il est indiqué “température mini : -18°C”. Nous sommes clairement en-dessous, et l’essence a du mal à se transformer en gaz. Je dois souvent intervenir pour régler la pression de la bouteille et le flux de gaz. Ce réchaud est très efficace et très bien conçu pour des températures très froides, mais il faut un carburant tout aussi efficace. Mais pour l’instant, malgré les difficultés à garder une flamme bleue, il ne m’a jamais lâché. 

Concernant le poêle, je tergiverse. Il y a un fond de pétrole. Mais je ne sais pas dire pour combien de temps de chauffage. A choisir, je préfère garder cette maigre réserve pour demain matin. En effet, le matin est le moment le plus important de la journée. Pour me lever du bon pied et bien démarrer la journée, j’aime avoir un peu de chaleur. Avec beaucoup de discipline, je prends sur moi, et renonce à allumer le chauffage, même pour quelques minutes. Pas question de prendre ce risque. Pourtant il fait un froid terrible. J’ai mes moufles même à l’intérieur de la cabane. Il doit y faire la même température qu’à l’extérieur. En remplissant mes bouteilles thermos, je fais tomber quelques gouttes sur la table en bois. Elles gèlent instantanément. Mon mouchoir dans la poche de ma veste est gelé lui aussi. Totalement rigide. Tout ce que je touche me glace les doigts à travers les gants.  

A 16h, je ne peux rien faire. Je n’ai envie de rien faire si ce n’est me réchauffer. J’ai froid aux jambes et pour tout dire, je m’ennuie. Je m’engouffre donc dans mon sac de couchage. Imaginez un peu : je commence par retirer mes bottes et enfiler mes chaussons en duvet. Puis j’enfile mon sac à viande en soie. Ensuite c’est au tour du sur-sac en polyester (que j’utilise comme second sac à viande) et enfin j’entre dans mon sac de couchage en duvet. J’ai gardé mon collant en polaire et mon surpantalon de marche. Je ne remonte pas tout à fait mon sac de couchage jusqu’en haut puisque j’ai gardé ma parka. Le but est de me réchauffer les jambes et les pieds. Au bout d’une bonne demi-heure, je suis mieux. J’attrape mon livre et passe les deux heures suivantes plongé dans “Into the Wild”, de Jon Krakauer. Le sujet du livre est totalement approprié. L’histoire d’un jeune américain qui, dans les années 90, décide de couper les ponts avec la société moderne pour retourner vivre à l’état sauvage en Alaska. Bon, je connais déjà la fin pour avoir vu le film, et je sais que pour Alexandre Supertramp, l’histoire se termine mal, empoisonné par des herbes sauvages dont il se nourrissait (je vous ai “spoilé” la fin, là non ?).  

La fin de la soirée sera courte : je fais fondre encore un peu de glace pour préparer mon dîner que j’avale en vitesse et retourne dans mon sac de couchage. Ce soir, je ne sortirai pas pour voir les aurores boréales. Je remonte la fermeture éclair jusqu’en haut, laisse une toute petite ouverture pour pouvoir respirer, et je termine la soirée à écouter de la musique.  

Samedi 16 mars. 9ème jour, 15 km.

La nuit aura été difficile. Probablement la plus difficile de toutes mes nuits en trek, et tous treks confondus. Si je n’avais pas froid au corps, les couches thermiques de mes affaires étant efficaces, l’air que je respirais me gênais beaucoup. Je dors sur le dos. Ce qui fait que je sentais l’air glacé me tomber sur le nez. Nez que je ne sentais plus par moment. Je me suis réveillé plusieurs fois pour me toucher le visage. Je craignais la gelure. Alors je me tournais sur le côté. J’étais mieux. Mais je n’arrive pas vraiment à dormir dans cette position. Toute la nuit a été comme ça. Je regardais ma montre. 2h. 3h. 4h… Mon nez… Interminable. Autant dire que je n’ai pratiquement pas dormi.  

Dès 6h je me lève. Je n’en peux plus de cette nuit. Première chose à faire : allumer le poêle et jusqu’à vider le réservoir s’il le faut ! Je veux de la chaleur. La cabane est toute petite. La température monte vite. Je peux maintenant retirer mes vêtements. Il fait presque trop chaud. Mais je ne m’en prive pas. J’en profite pour prendre tranquillement mon petit déjeuner, plier mes affaires et charger la pulka, et même faire un brin de toilette. Il me restait un petit stock de glace d’hier soir que j’ai fait fondre en mettant le faitout sur le poêle. Le comble dans toute cette histoire, c’est qu’au moment de partir, j’ai contrôlé le niveau de pétrole et il ne semble même pas avoir baissé. Je pense que j’aurai eu de quoi me chauffer une bonne heure hier soir. C’est ainsi.  

8h. Il est midi en France. J’envoie un message satellite à Guillaume pour lui demander de contacter l’hôtel de Sisimiut et voir si je peux arriver avec un jour d’avance. Un peu plus tard, je consulte mon téléphone. Un message reçu : “C’est bon pour demain 17h”. C’est parfait. C’est donc mon avant-dernière étape avant mon retour à la civilisation. Je vais pouvoir découvrir Sisimiut lundi. 

Je sors de cette zone sinistre et glacée. La cabane suivante se trouve au bord d’un immense fjord. Le Kangerluarsuq. Les paysages que je traverse maintenant sont superbes. C’est très montagneux mais ouvert. Ce n’est pas étouffant. La lumière est belle et le soleil brille. Nous sommes samedi. Les gens sont en week-end et les motoneiges sont de sortie. Il y a du trafic sur la piste. Pas un conducteur ou passager de ces engins ne passera à côté de moi sans me faire un signe de la main. C’est ainsi depuis le début de l’aventure. Certains s’arrêtent même pour échanger quelques mots. “Sisimiut, c’est par là !”. Plus loin, un homme arrête sa machine. Il traine une remorque montée sur de larges patins. J’en ai déjà vu beaucoup comme ça. Nous échangeons quelques mots, puis il s’enflamme lorsque je dis que je suis français. Dans un très bon anglais, il me dit :
– Français ? Mais tu connais Maewan alors !”.
– Heu… non. Je ne connais pas tous les français.
– Mais si, Maewan
Et il me cite deux ou trois prénoms qui me sont inconnus… Bref, il m’explique qu’il se rend à Kangerlussuaq chercher de la viande de 5 bœufs musqués que son frère (ou son oncle, ou son… je ne sais plus…) a tué l’autre jour à la chasse. Il me sert la main et en s’éloignant hurle “moi c’est Ole” (prononcez Oulé), qu’il écrit dans l’air avec de grands gestes. Il m’amuse beaucoup. La sympathie de cet homme et sa sincérité me touchent beaucoup. Salut Ole ! Cette rencontre fut brève, mais elle reste dans ma mémoire. 

Plus loin, je vois arriver un traineau avec de nombreux chiens qui prennent toute la largeur de la piste. Au Groënland, les chiens sont attelés en éventail. Contrairement à la Laponie où les chiens sont en ligne, par rangées de deux. Je me mets bien sur le côté pour ne pas gêner le passage et surtout ne pas tenter les chiens. C’est une fusée qui passe. Un homme seul sur un petit traineau vide et des chiens au galop. Incroyable. Quel diable lui court après ? Dix minutes plus tard, je vois une motoneige arrêtée en haut d’une côte. Curieux. En m’approchant, il a deux personnes sur la machine. La passagère observe la vallée avec des jumelles. Je m’arrête pour demander si tout va bien. La femme me dit qu’ils attendent son mari qui entraine les chiens. C’est donc un entrainement. Soit… 

Je retrouve ces deux-là un peu plus loin après m’avoir dépassé. Je m’attends à voir débouler les chiens d’un instant à l’autre. Je suis au beau milieu d’un lac. La motoneige a été garée bien à l’écart de la piste. Je me mets sur le côté également et observe. Quelques dizaines de mètres en amont, la femme et son chauffeur disposent des morceaux de viande sur toute la largeur de la piste. Soudain, le traineau fait son entrée sur le lac et les chiens se ruent sur la viande tels des affamés. Le musher m’impressionne. Il semble petit et frêle, mais il est vêtu d’un large pantalon en peau d’ours et d’un anorak en peau de phoque. Il se fige entre le traineau et les chiens, surveillant le festin. Je m’approche pour faire quelques photos avec leur permission. Je demande alors à la femme des explications sur cet entrainement. “Ce sont les chiens les plus rapides de Sisimiut !” me dit-elle. Ils s’entrainent pour une course qui doit avoir lieu le 30 mars près d’Ilulissat. Ils partent là-bas en hélicoptère. “Tous les chiens et le traineau dans l’hélicoptère”. Seule la femme semble parler anglais. L’homme, sous sa fourrure me sourit dans dire un mot. Quant au conducteur de la motoneige, je n’ai pas vu son visage, emmitouflé dans une combinaison intégrale, un casque et un masque de ski. Probablement leur fils. 

Le musher murmure un “hop” à ses chiens, et en une seconde, ils s’élancent au trot cette fois-ci.  

Pas le temps de repartir, une skieuse dans une tenue rouge, arrive vers moi. Nous sommes au milieu de nulle part et elle n’a pas de sac à dos ni pulka. Rien. Juste une radio HF accrochée à sa veste. Elle habite une petite maison près du fjord. “Ce n’est pas très loin d’ici, environ un kilomètre, tout près de la cabane de pêcheurs”. Elle s’entraine pour une course de ski nordique. Décidément, c’est sportif dans le quartier ! Elle prévoit un parcours d’une bonne trentaine de kilomètres aujourd’hui. Nous repartons chacun de notre côté rapidement pour ne pas nous refroidir davantage. Cela dit, cet après-midi il ne fait pas froid. J’avais même enlevé ma polaire en fin de matinée. Je l’ai remise lorsque je me suis arrêté pour voir les chiens arriver. 

La skieuse avait raison. Le fjord se trouve tout près de là, et je vois la cabane où je dois dormir ce soir. De loin, je vois qu’il y a du monde. Une motoneige est stationnée devant. J’entends des chiens qui doivent être derrière. Et je reconnais l’homme au pantalon en peau d’ours. En arrivant devant la cabane, je suis accueilli tout sourire par cette famille groënlandaise. Ils s’affairent auprès des chiens pendant que je décharge ma pulka. La cabane n’est pas très grande, et il y a déjà beaucoup de choses à l’intérieur. Visiblement, ils sont installés ici depuis plusieurs jours. La pulka devra rester dehors. Alors je fais quelques tours pour rentrer les affaires dont je vais avoir besoin. 

Nous nous retrouvons tous les quatre autour de la table. Nous faisons les présentations. Leila, Kristian (encore un) et leur fils d’une quinzaine d’années, Erneeraq. Il me faudra plusieurs tentatives pour prononcer à peu près convenablement ce prénom. Sa mère me dit que ça signifie “petit garçon” dans la langue inuit. Elle seule parle anglais. Son mari comprend quelques mots mais ne parle pas. Leila fera donc la traduction. Malgré les difficultés pour échanger de manière fluide, ils sont assez bavards, ce qui n’est pas pour me déplaire. Ils me parlent de leur course en préparation et des nombreuses autres déjà gagnées par Kristian. C’est une source de revenus non négligeable. Certaines courses peuvent rapporter jusqu’à 20 000 KRS, soit environ 2 600€. AirGreenland offre également des billets d’avion. Kristian est fier de son palmarès. Sur son téléphone portable, il me montre une vidéo du départ d’une course. Ce sont de véritables Formules 1. Le départ est extrêmement violent. Les chiens puissants arrachent le traineau de la neige en un éclair. Il leurs faut 1h10 pour parcourir les 40 km du parcours. A la clé, de bons gros morceaux de viande pour les motiver. 

Leila me demande si j’ai déjà mangé du renne et du narval. Le renne oui, à plusieurs reprises et sous différentes formes, mais le narval, j’avoue que non. Kristian sort alors deux paquets et les déballe sur la table. De beaux morceaux de viande de renne et un morceau de narval. Le renne est excellent. Extrêmement tendre. C’est une viande cuite mais non séchée que nous mangeons froide. Un régal. Quant au narval, Leila et Erneeraq le coupent très fin. Les fines lamelles sont composées d’une partie rose et l’autre grise. Je croque dedans, mais c’est dur comme du cartilage. Erneeraq me montre qu’il faut en fait l’avaler sans le croquer, avec un morceau de pain. Je vais rester sur le renne… Pourtant, ils m’expliquent que c’est une “viande” qui coûte une fortune sur le marché car rare et très riche en vitamines. C’est rare, car la chasse au narval est très règlementée. La technique de chasse est toujours ancestrale. J’ai compris que le harpon est interdit et que la chasse se fait à la lance, depuis un kayak. Les bateaux à moteur faisant fuir le cétacé. Ce narval a été pêché par Kristian. 

Quatre jeunes arrivent en motoneige depuis Sisimiut. Ils saluent tout le monde. Ils sortent des paquets de petits gâteaux de leurs sacs, puis discutent en riant, affalés sur les matelas. Je discute un moment avec eux. Ils me racontent qu’ils sont heureux du concert qu’ils ont vu hier soir en ville. Le groupe Nanuk (ce qui signifie ours). Je demande quel genre de musique c’est. “Tu ne connais pas ce groupe ? Il est pourtant connu !”. Heu, non, j’avoue que non… 

En début d’après-midi, Kristian me montre un traineau qui arrive sur le fjord. Il m’explique que ce sont ses parents qui arrivent de Sisimiut et qui viennent passer l’après-midi avec eux. Ils arrivent, eux aussi vêtus de peaux d’ours et de phoque. Je les salue. Vers 16h, Leila, Kristian et sa mère se lèvent et s’habillent de leurs tenues traditionnelles. Leila me dit qu’ils vont voir s’il y a des lagopèdes dans les massifs. Kristian prépare son vieux fusil rouillé. Il change la pile de son viseur. Je lui demande si je peux le prendre en photo devant la cabane. Il pose alors fièrement, droit comme un i avec son fusil au pied. Je suis très impressionné. Un traineau est attelé à l’arrière de la motoneige, et les voilà tous les trois partis pour la chasse. Pendant ce temps-là, je me calle dans un coin de la cabane pour lire. Erneeraq et son grand-père jouent aux cartes en riant de bon cœur. Un peu plus tard, j’irai faire des photos des chiens et du paysage à l’extérieur. La température est encore agréable. Il ne fait pas froid aujourd’hui. La grand-mère m’avait dit qu’il faisait –13°C. Je dois m’habituer au froid, ou alors, le reste du temps, il fait vraiment très froid. 

C’est bredouille que les chasseurs rentrent. Ils n’ont rien vu. Juste avant la tombée de la nuit, les grands-parents reprennent la piste du fjord en direction de Sisimiut. Il leur faudra environ une heure pour rentrer chez eux. La vie d’une famille inuit en week-end au bord d’un fjord. Cet après-midi me rappelle beaucoup la soirée que j’avais passée près d’Ilulissat en 2016, en compagnie de plusieurs pêcheurs et touristes, dans une cabane. Nous avions mangé du phoque, et avions beaucoup ri lors de cette soirée. C’est exactement ce que je recherche dans mes balades nordiques. Le contact avec les “locaux”. Ce sont des moments inoubliables. 

Leila me demande si j’ai besoin d’eau pour la soirée et pour demain matin. Elle demande à son fils d’aller remplir le bidon. Je propose de l’accompagner mais il préfère y aller seul. Je suis surpris de le voir partir avec la motoneige. Leila me dit qu’il va sur un lac un peu plus loin. Elle voit mon étonnement. Nous sommes au bord d’un fjord. Il y a de l’eau ici. Pourquoi aller plus loin ? Elle me dit alors que “justement, c’est un fjord, pas un lac”. Et je comprends alors. Le fjord est ouvert sur la mer. L’eau est donc salée. Tout seul, il est certain que je me serais fait avoir.  

Le coucher de soleil est magnifique. Des nuages très étirés reflètent les rayons du soleil. La lumière devient orangée. C’est très beau. Leila me dit que ces nuages indiquent que la température est en-dessous de -20°C. Effectivement, lorsque je sors faire une photo, je sens bien la différence avec l’après-midi. J’en apprends des choses durant cette journée ! 

La soirée se termine dans le calme. Chacun se repose, soit en écoutant de la musique, en lisant, ou encore en regardant des vidéos sur son téléphone. Le tout à la lumière des bougies. 

Kristian, regardant par la fenêtre, me fait signe qu’il y a une aurore. Je prépare mon appareil photo, m’habille chaudement, et je sors. Tous les trois me rejoignent pour regarder les aurores avec moi. Je n’arrive pas à savoir s’ils sont blasés ou s’ils sont toujours émerveillés.  

Dimanche 17 mars. 10ème jour, 23 km.

La cabane a été chauffée cette nuit. Presque trop. J’ai dormi avec le sac de couchage totalement ouvert. Tout le monde se lève vers 7h et je me mets en route une heure plus tard. Je sais que cette dernière étape va être longue et difficile. Hier après-midi, le grand-père m’a décrit la carte. La piste commence par longer le fjord avant de monter dans les massifs. Il me dit qu’il y a une grosse montée, assez longue et difficile, puis ensuite, c’est une descente jusqu’à Sisimiut. Sur la carte, je note quand même un passage de courbes de niveaux à mi-parcours. Il doit y avoir encore une grimpette par là. C’est donc une étape de montagne, comme disent les cyclistes du Tour de France. 

Je commence par faire deux ou trois kilomètres sur le fjord, en longeant le massif sur la gauche. Il y a un petit vent par l’arrière. Je remonte ma capuche. Ce matin, je suis parti avec les moufles. Durant ma traversée, j’aperçois au loin une masse rouge sur la banquise. On dirait une toile de tente. Curieux de passer la nuit au milieu du fjord tout près d’une cabane chauffée. Il s’agit en fait d’un malheureux danois tombé en panne de motoneige hier soir. Il me montre une courroie complètement déchiquetée. Heureusement qu’il avait une tente avec lui. Je lui demande s’il n’a pas eu trop froid. Il ne semble avoir ni matelas ni sac de couchage. Juste sa grosse doudoune qu’il porte sur lui. Il me dit que “non, non, ça a été”. Mais au ton de sa réponse, je comprends qu’il a dû se cailler sévèrement… Tout ce que je peux lui proposer, c’est un paquet de petits gâteaux. Il n’a rien à manger non plus. Mais il refuse. “non non, merci, ça va aller. Nous sommes dimanche, il va y avoir du passage, et quelqu’un va me dépanner”. Bon. Je continue donc mon chemin. Une heure plus tard, il va me dépasser. Il s’arrêtera pour me dire qu’un jeune est passé avec sa motoneige, et par chance, il avait une courroie de rechange sur lui. Visiblement, c’est normal d’avoir une courroie avec soi. Cet homme aurait été bien inspiré d’en avoir une lui aussi. L’autre jour, j’en ai vu une accrochée dans l’entrée d’une cabane. Ça doit être une panne courante. En repartant, je remarque que son sac à dos, fixé à l’arrière de sa machine, bouge beaucoup. Et ce qui devait arriver, arriva : je retrouve le sac abandonné sur la neige un peu plus loin. Il fera demi-tour un peu plus tard quand il s’en rendra compte. Quand c’est pas le bon jour, c’est pas le bon jour… 

Pour ma part, j’arrive à l’endroit où la piste quitte le fjord mon grimper le massif. Je laisse passer Kristian et ses chiens qui rentrent à Sisimiut. Je le vois pousser son traineau pour aider les chiens. Je chausse mes raquettes et me lance. L’effort à fournir est énorme. Même avec mes raquettes, j’arrive à glisser en arrière. Parfois je fais un pas, et je recule de près d’un mètre, tiré vers le bas par la pulka. Je force sur les jambes et appuie au maximum sur mes bâtons. Mon harnais m’écrase les hanches et les épaules. Surtout ne pas glisser. Je cherche la meilleure trajectoire et la neige la plus dure. Mais ce n’est pas simple. J’avance pas après pas. Par moment, j’ai l’impression que chaque pas est une petite victoire. Il en faut beaucoup de ces petites victoires pour arriver au sommet. Mais à chaque fois que je crois y arriver, je découvre un autre col juste après. Puis encore un autre, et un autre… C’est interminable. Mais jusqu’où je vais monter ? Il me faudra presque deux heures pour en arriver à bout. J’ai très soif. Je profite d’un replat pour m’arrêter faire une pause et observer le paysage tranquillement. Je domine maintenant le fjord. La vue d’en haut est vraiment belle. Soudain, je vois arriver la skieuse d’hier. Tout sourire. Elle lève les bras pour me saluer. Amusant de la revoir. Elle me dit qu’elle m’a observé en train de gravir la pente à l’aide de ses jumelles. Elle prépare une course, “l’Arctic Circle Race” qui se court autour de Sisimiut. Donc elle s’entraine en faisant un peu plus de trente kilomètres par jour. Nous nous saluons et c’est reparti.  

La suite de la journée est une succession de montées et de descentes. Je suis parfois obligé de chausser les raquettes pour monter et ensuite, je passe la pulka devant pour descendre. A midi, je m’arrête pour déjeuner. Comme il me reste un repas lyophilisé, je l’ai préparé avant de partir ce matin. Mais je n’ai plus d’eau. Pour la première et dernière fois de cette aventure, je dois sortir le réchaud en cours de route pour faire fondre de la neige. Je fais un peu plus d’un litre d’eau pour remplir mes bouteilles et boire durant mon repas. 

Nous sommes dimanche. Il y a donc beaucoup de trafic. D’autant plus que je suis assez proche de la ville. Ce n’est plus du tout la même population que je croise. Jusque-là, je voyais de grosses motoneiges conduites par des chasseurs ou des gens qui se rendaient à Kangerlussuaq. Aujourd’hui, je vois beaucoup de jeunes sur les machines de sport, vertes, rouges, bariolées et faisant un bruit d’enfer, un peu comme les scooters chez nous, avec des pots d’échappement non homologués. Ceux-là, d’ailleurs, ne disent pas bonjour au passage. La largeur de la piste est impressionnante. C’est carrément une autoroute. Je marche bien sur le côté car ces engins vont vraiment très vite. 

Le paysage change beaucoup par rapport à ce que j’ai vu jusqu’à présent. Il y a beaucoup moins de lacs. Je suis davantage en altitude. C’est assez montagneux. Sisimiut se trouve enclavé face à la mer et dos à la montagne. 

Une motoneige arrive derrière moi et s’arrête. Je reconnais Ole qui coupe le contact, se met debout en me disant de ne pas bouger. Il sort son téléphone et me prend en photo. Puis nous faisons un selfie. Je suis content de le revoir. Il est toujours aussi dynamique. Sur sa remorque, je remarque une dizaine de sacs en plastique. C’est la viande de bœuf musqué, découpée en tranche. Les 5 bêtes sont donc là, dans ces petits sacs. « Tu as Facebook ? Je mettrai la photo sur Facebook. Tu me trouveras via Maewan !”. Je ne sais toujours pas qui est Maewan, mais tant pis, il faudra que je trouve. Mon nouvel ami m’amuse beaucoup. Sa joie et sa bonne humeur sont communicatives. Salut mon ami ! 

Peu avant d’arriver à Sisimiut, je passe devant une station de ski. Je ne savais pas qu’il y avait ça ici. Un bâtiment sur pilotis au milieu du massif avec un nombre incalculable de motoneiges stationnées devant. Un télésiège, un tire-fesses et une piste. Je remarque même que pour ceux qui descendent en-deçà bâtiment, il y a des navettes de motoneiges qui trainent une corde à nœuds. Les skieurs attrapent la corde et se laisse tirer. Original mais efficace. 

Cette étape, jusqu’à mon hôtel fera 25 km. Avec un dénivelé important. 625 mètres positif et négatif. Je suis parti du niveau de la mer pour revenir au niveau de la mer. Avant d’arriver à l’hôtel, l’entrée dans la ville se fait d’abord par la traversée du chenil. Je remarque tout de suite la première cabane. “Tu verras, elle est blanche et c’est la première cabane en arrivant. C’est la nôtre” m’avaient dit Anna et Kristian. Quelqu’un s’occupe justement des chiens. C’est Anna. De loin, je ne la reconnais pas, mais dès qu’elle me voit, elle agite les bras et vient à ma rencontre. Pour ma part, je suis assez reconnaissable. Il n’y a pas grand monde les parages qui se balade avec une pulka ! On s’embrasse au sens strict du terme. Les nordiques ne font pas la bise. Ils s’embrassent. C’est donc elle qui m’accueille à l’arrivée de mon trek. Je l’ai fait ! J’ai fait l’Arctic Circle Trail de Kangerlussuaq à Sisimiut en hiver et à pied. Je redoute toujours un peu les fins de trek. Après avec vécu plein de belles choses durant dix jours, la fin est souvent un peu brutale. Mais être accueilli à l’arrivée, c’est vraiment top. Je me souviens d’une arrivée à Nikkaluokta en Suède au terme de ma balade sur la Kungsleden. Mes amis Annette et Pascal m’avaient fait la surprise d’être présents. Un grand moment. Quel bonheur !  

Mais je dois continuer. Je dois rejoindre mon hôtel qui se trouve à l’autre bout de la ville, près du port. Anna me dit que la route est déneigée. Pas top pour la pulka. Finalement, le bord de route est praticable même s’il y a beaucoup de sable pour éviter aux piétons de glisser. Je n’ai pas à monter le chariot de transport. Je la laisse glisser et ça se passe bien. Les gens sont un peu surpris sur mon passage. J’en remarque même qui me prennent en photo. Ça m’amuse. Des touristes Canadiens viennent à moi au moment où je consulte le plan de la ville, pour me demander d’où je débarque comme ça. J’ai encore de la glace sur la fourrure de ma capuche, et sur mon cache-nez. Pas très urbain ! J’arrive à l’hôtel à 17h, comme je l’avais prévu, au terme de 10 jours d’aventure et 150 km.  

En arrivant, coup d’œil sur le thermomètre : -24°C. J’ai marché avec mes moufles et ma veste polaire toute la journée, malgré l’effort. 

Lundi 18 mars. 11ème jour, Sisimiut

Le trek est donc terminé. Aujourd’hui, je profite de la

journée pour visiter Sisimiut, petite ville portuaire. Oh, il n’y a rien d’extraordinaire à voir finalement. Un petit port de pêche où se côtoient de petits gâteaux et d’immenses usines à poissons. Je pense qu’à l’instar d’Ilulissat, ce sont surtout des crevettes qui sont pêchées ici. Vous savez, les crevettes du Groënland qu’on trouve dans nos supermarchés ! Sinon, il y a de nombreuses barres d’immeubles sans aucun charme, quelques magasins dans le centre, des écoles, un gymnase, un centre culturel et une église.  

Je vais faire un tour dans le gymnase, et surprise, je tombe nez à nez avec Kristian, le danois, qui est en train de travailler. Il vient chercher des équipements sportifs pour organiser une activité dans l’école qui l’emploie. Je sais que lui et Anna travaillent au même endroit, dans un collège. Dix minutes plus tard, alors que je suis sur une petite place dans le centre, un pick-up me klaxonne. C’est encore lui. Décidément ! Il me dit de monter. Et voilà comment je me retrouve embarqué pour une visite guidée de la ville. Après l’avoir aidé à déposer quelques affaires dans un bâtiment de la ville, il me conduit au collège. Nous traversons de longs couloirs et passons devant la collection de pierres exposées dans des vitrines, pour arriver dans le bureau qu’il partage avec sa femme. Anna est toute surprise de me voir débarquer. On ne se quitte plus. Puis un autre danois entre dans le petit bureau. “Mais tu es le français qui marchait depuis Kangerlussuaq ?” me demande-t-il. Malheureusement, je ne le reconnais pas. “Je suis le gars qui était en panne sur le fjord hier !”. Ah mais oui !! Mais qu’est-ce qu’il fait là ? Et bien il travaille. C’est un collègue d’Anna et de Kristian qui sont tout surpris qu’on se soit rencontré en cours de route. Le monde est vraiment petit. Enfin, disons que oui, Sisimiut, c’est petit. Mais tout de même. Il y a 5 500 habitants. Après avoir discuté un moment avec eux, je prends congé pour les laisser à leur travail et retourne continuer mon tour de la ville.  

Mardi 19 mars. 12ème jour, départ.

J’ai maintenant deux jours de voyage et 4 vols pour arriver à Marseille. Ça commence par un vol de 30 minutes entre Sisimiut et Kangerlussuaq. J’ai en tête que je dois passer voir Frank au poste de Police. Seulement, c’est sans compter sur un gros retard de mon premier vol. Cette nuit, sur la face ouest du Groënland, là où j’ai dormi au chaud dans ma chambre d’hôtel, le vent a soufflé fort et il a neigé. Ce matin, la température est de -28°C. Les avions ont été cloués au sol. Et l’avion que je dois prendre n’a pas pu partir de la capitale Nuuk. Même chose pour ceux qui partent pour Ilulissat. Tout le monde se retrouve bloqué dans le tout petit terminal. L’hôtesse ne peut pas me dire si je pourrai avoir ma correspondance pour Copenhague. Mon vol est annoncé avec près de 4 heures de retard. Alors autant dire que lorsque le premier vol a un tel retard, tous les autres sont sacrément compromis. La galère recommence… Un homme me raconte qu’une fois il est resté bloqué 8 jours ici. Mais il est fou de me dire des choses comme ça lui !  

En attendant, un gros hélicoptère de AirGreenland se pose sur le tarmac. Et nous assistons à l’embarquement de plusieurs équipages de chiens ainsi que leurs traineaux. Quand j’aperçois Erneeraq dans son énorme combinaison bleu marine. C’est donc aujourd’hui le départ pour Aasiaat, lieu où se tiendra la course le 30 mars. Je sors sur le parking et vois son père Kristian qui garde les chiens, attachés à un lampadaire. Il faudra une bonne heure pour faire monter tout le monde dans l’appareil. Les rotors se mettent en route, et l’hélicoptère s’envole. Eux non plus, je n’avais pas prévu de les revoir. Je suis content d’avoir pu les saluer une nouvelle fois et leur souhaiter bonne chance pour la course. 

Un peu plus tard, alors que j’attends anxieux de pouvoir prendre mon vol, une dame vient me serrer la main. Je mets quelques secondes pour la reconnaître. Sans sa cagoule et sa combinaison de ski rouge, j’ai eu du mal. Mais c’est bien elle. La skieuse qui s’entraine pour la course. Elle travaille à l’aéroport. Et quand elle m’a vu, elle a quitté son poste pour venir me dire au revoir. Je suis touché par sa sympathie. Elle aussi j’ai oublié de lui demander son prénom. Vraiment, ce voyage aura été incroyable. J’ai fait de nombreuses rencontres en cours de route. Rencontres éphémères, mais qui se répètent. C’est vraiment fantastique. 

Je décolle de Sisimiut avec plus de 4 heures de retard sur l’heure prévue. Autant dire que je ne crois pas une seconde que le vol pour Copenhague nous ait attendu. Pourtant, en atterrissant à Kangerlussuaq, je vois l’Airbus A330 encore sur le tarmac. Les escaliers sont encore en place aux portes, et le chargement des soutes n’est pas terminé. L’hôtesse annonce que les passagers en correspondance pour le Danemark doivent se rentre en salle de contrôle immédiatement. Et c’est là que je croise Frank. Ces coïncidences ne s’arrêtent pas. C’est une fête ! Nous échangeons quelques mots. Il me demande si tout s’est bien passé et me propose de tamponner mon passeport. Etant européen, je n’ai pas besoin de visa pour me rendre ici, mais avoir un tampon du Groënland sur mon passeport, j’avoue que c’est un joli souvenir. Nous nous échangeons nos adresses mails. Il doit m’envoyer les photos qu’il a faites de moi lorsque nos routes se sont croisées au deuxième jour de mon aventure.  

Une petite dernière surprise pour clôturer ce voyage : après avoir débarqué à Copenhague un peu après minuit, nous sommes trois à attendre devant le tapis des bagages volumineux. Je vois arriver 3 pulkas, dont la mienne. Les deux autres personnes sont aussi des français. Nous arrivons tous les trois du Groënland. Eux étaient plus au nord, à Uummannaq. Puis l’un d’eux me dit “Tu ne serais pas Dominique ?”. Heu… Si… En fait, lui c’est Pierre. Un contact Facebook. Nous discutons depuis plusieurs années maintenant. Nous avons la même passion pour le Grand Nord mais n’avons jamais eu l’occasion de nous rencontrer. Nous nous étions manqués de peu en 2016 à Ilulissat. C’est quand même incroyable de se retrouver là, sur la route du retour.  

Conclusion 

Ce voyage m’aura demandé plusieurs mois de préparation. Faire l’Arctic Circle Trail était une idée que j’avais en tête depuis longtemps puisque j’avais acheté le petit guide il y a quelques années déjà. Je craignais un peu de ne voir personne durant tout le trek. D’être totalement isolé. Or, dans un voyage, ce que j’aime, c’est aller à la rencontre de la nature et des habitants de la région. A Ilulissat, il y a la calotte glaciaire, les icebergs, et des pêcheurs. Entre Kangerlussuaq et Sisimiut, il n’y a ni calotte glaciaire sur mon parcours, ni icebergs à l’arrivée. Durant dix jours, j’aurai marché 150 km dans des paysages magnifiques. Les montagnes, des lacs, des espaces immenses et sauvages. Je n’aurai pas vu de bœufs musqués, ni même un lagopède ou un renard, mais quelques rennes ici ou là. Mais contre toute attente, j’ai rencontré beaucoup de monde. Des rencontres furtives. Souvent un simple geste de la main, un mot. Et il y a eu de vrais échanges. Sincères, forts. Je garde en mémoire toutes ces rencontres de gens attachés à leur terre et à leur culture et qui m’ont appris des choses, qui m’ont fait rire, impressionné. 

Sur le plan technique, ce trek n’est pas difficile. J’ai eu la chance d’avoir une météo superbe. J’avais 11 jours pour réaliser 8 étapes. J’ai donc pris le temps. Quant aux températures, elles étaient globalement assez basses, et j’ai su gérer parfaitement. 

Cette aventure aura été une succession de surprises et de coïncidences. J’ai adoré cette balade.  

Pour terminer, je vais simplement citer une nouvelle fois le Commandant Charcot qui a écrit « D’où vient donc l’étrange attirance de ces régions polaires, si puissantes, si tenaces, qu’après en être revenu on oublie toutes les fatigues, morales et physiques, pour ne songer qu’à retourner vers elles  ? ».