Groënland 2016

Retour à Ilulissat – mars 2016

Janvier 2016. Un nouveau projet débute.

Il y a tout juste deux ans, j’étais en pleins préparatifs pour mon premier voyage au Groënland. J’avais pour but de toucher du doigt la calotte glaciaire, seconde réserve d’eau douce au monde après celle de l’antarctique. Malheureusement, c’est la calotte qui a touché mon doigt. Un début de gelure au pouce gauche a signé un retour prématuré à Ilulissat. Ce voyage n’a rien d’une revanche. La nature décidera une fois de plus. J’ai récemment entendu une citation de Nelson Mandela qui disait : « je ne perds jamais. J’apprends ». J’ai appris. Je tente à nouveau ma chance. 

Le Groënland. Cette île de glace qui fait rêver beaucoup de gens, des plus petits aux plus grands. Une île qui n’a rien de paradisiaque. Pas de plage de sable fin. Pas de cocotier. Pas même un arbre. Cette île qui semble être au bout du monde, isolée, et terriblement hostile.

 

 

Introduction

Ça pourrait être une formule traditionnelle pour mes road-books « j’ouvre un nouveau petit cahier ». Ce cahier qui me suit dans chacune de mes aventures, sur lequel je note mes pensées, mes humeurs, et tout ce qui me passe par la tête jour après jour. J’ai envie de vous parler de mes journées de marche bien sûr, des paysages que j’ai traversés, des rencontres étonnantes que j’ai faites, et de la glace. Cette glace que je cherchais à atteindre depuis plus de deux ans maintenant.

Mais avant de vous parler de cette aventure, j’aimerais revenir sur celle de 2014 qui m’avait laissé, non pas un goût amer, mais plus sûrement un goût d’inachevé. Pour ceux qui ne me suivent pas assidûment, et je ne leur en veux pas, j’étais à Ilulissat il y a tout juste deux ans. Avec le même objectif, toucher du doigt la calotte glaciaire. J’avais préparé cette aventure pendant plusieurs mois. J’avais investi dans du matériel, notamment la pulka, ce traîneau que je tire et dans lequel j’ai tout mon matériel et ma nourriture pour être autonome durant plusieurs jours. J’avais étudié les cartes, peaufiné mon itinéraire, lu plein de choses sur le Groënland et la région dans laquelle j’allais me balader. Mais j’avais sous-estimé un élément: le vent. Ce vent redoutable. Pas forcément violent, mais terriblement froid. Glacial. Venant tout droit de la calotte glaciaire, il est chargé de particules de glace. Il suffit de quelques minutes pour être recouvert de givre. Et la température ressentie est tout aussi terrible.

Dans mon équipement, j’avais tout prévu. Tout. Sauf une paire de gants adaptés à ce vent pour pouvoir travailler en toute sécurité. Une fois mes moufles retirées, puisqu’il m’est impossible de faire quoi que ce soit avec elles, mes pauvres sous-gants en polaires n’ont pas résisté à ce vent. Et mes doigts en ont souffert. Mon pouce gauche notamment. Je n’ai pas vu la gelure arriver. Une insensibilité au bout du pouce après avoir monté ma tente ne m’a pas alerté. Même le lendemain, je n’y ai pas prêté attention. Ce n’est que le troisième jour que la douleur m’a incité à regarder de plus près ce doigt. Ce doigt blanc et insensible à l’extrémité et sur le côté, et l’ongle légèrement violacé. C’est là que j’ai compris qu’il s’agissait d’une gelure et que la situation était sérieuse. Ne voulant prendre aucun risque, j’ai préféré rebrousser chemin et rentrer à Ilulissat pour me soigner. C’est ainsi que s’est terminée très prématurément cette aventure polaire 2014. Je m’étais fait la promesse de ne plus faire de trek dans ces conditions. D’accord pour faire des treks en hiver, en raquettes et pulka, mais seulement s’il y a des refuges chauffés à chaque étape.

Jean-Baptiste Charcot a écrit « D’où vient donc l’étrange attirance de ces régions polaires, si puissantes, si tenaces, qu’après en être revenu on oublie toutes les fatigues, morales et physiques, pour ne songer qu’à retourner vers elles ? ». Lorsque j’ai lu ces mots, j’ai compris ce qu’il voulait dire. C’est effectivement inexplicable. Je ressens la même sensation. Cette même attirance.

Qu’est-ce qui peut bien m’attirer dans ces régions ? Que ce soit en Laponie ou au Groënland où je vais poser le pied pour la seconde fois, il y a ce je-ne-sais-quoi qui, irrémédiablement, me pousse à dépasser les limites que je m’étais fixées. Je sais très bien qu’il n’y aura pas de cabane chauffée sur mon itinéraire. Je sais très bien que la tente risque d’être mon abri durant toute la durée de cette aventure. C’est le prix à payer pour atteindre cet objectif. Aller voir la calotte glaciaire au plus près. Alors je me suis préparé. J’ai une nouvelle fois étudié les cartes, peaufiné l’itinéraire, imaginé différentes options au cas où la banquise ne serait pas praticable. J’ai repéré toutes les cabanes de pêcheurs sur la carte, en espérant qu’elles soient toujours debout. Ma carte date de 2009 et il n’y a pas eu de nouvelle édition depuis. Les choses ont pu changer depuis lors. J’ai investi dans un peu de matériel. Une paire de gants adaptés pour travailler en toute sécurité cette fois-ci. Monter la tente, allumer le réchaud, faire des photos avec l’appareil glacé, manger… bref tout ce qui nécessite mes dix doigts. Puis une veste chaude pour les moments où je ne bouge pas. Je manque de confiance en ma doudoune qui me suit depuis quelques années  maintenant. J’ai souvent froid aux bras, les manches n’étant pas suffisamment rembourrées. C’est chez Lestra que j’ai trouvé mon bonheur. En associant la parka Arctic Expe et la veste Alaska, deux vêtements innovants et fourrés en ouate de laine, je devrais être au chaud durant les soirées au bivouac.

Comme en 2014, je vais utiliser les pistes des chiens de traineau. Ces pistes ont l’avantage d’être visibles, sauf si je suis le premier à passer le matin après des chutes de neige la nuit. Mais dans ce secteur, il y a beaucoup de passages et il ne faut pas très longtemps pour voir arriver le premier équipage en milieu de matinée généralement. La piste est alors toute tracée. Les chiens savent où elle est, même sous 20 cm de neige fraîche. Un autre avantage de ces pistes, c’est que la neige est plus dure. Du coup, je m’enfonce moins et la pulka glisse plus facilement, limitant alors l’effort que je dois fournir. Seulement, ces pistes sont celles des chiens. Je suis un intrus dans ce secteur. Il me faut donc pouvoir me retourner souvent pour voir si un équipage arrive et pouvoir me mettre rapidement sur le côté. Les chiens ne prendraient pas la peine de passer dans la neige fraîche pour me dépasser. Ils me fonceraient dessus sans crier gare. C’est du vécu. Il y a deux ans, je n’avais pas vu un traîneau arriver et les chiens se sont jetés sur ma pulka pensant peut-être y trouver de la nourriture. Il faut dire que ces bêtes ne sont pas très bien nourries. Du coup, je me suis retrouvé emmêlé dans les cordages des chiens avec derrière, un inuit qui gueulait probablement autant après ses chiens qu’après moi, ce foutu touriste qui ne comprenait pas un mot. Le système qui relie mon harnais à la pulka n’était pas adapté en 2014. Un brancard rigide qui limitait mes mouvements a donc été remplacé par un système ingénieux de cordages. Mon père m’a aidé à le confectionner. Un tendeur qui fait office d’amortisseur pour limiter les à-coups, et une corde flottante pour servir de frein dans les descentes et éviter que le pulka ne vienne percuter mes chevilles.

Les billets d’avions sont réservés depuis plusieurs semaines maintenant. Un long périple aérien m’attend. Pas moins de 4 vols à l’aller et autant au retour. Rennes, Paris, Copenhague, Kangerlussuaq et enfin Ilulissat. Huit heures d’attente à Paris, une nuit entière à l’aéroport de Copenhague. Le transit à Kangerlussuaq devrait être rapide. Mais une fois au Groënland, rien n’est totalement garanti. Ma plus grosse inquiétude concerne la pulka. Elle voyage forcément en soute et va se balader dans les méandres de l’aéroport Charles de Gaulle à Paris. Pourvu qu’elle me suive et qu’elle arrive en même temps que moi. Sans elle, je suis perdu.

En arrivant à Ilulissat, j’ai prévu de dormir deux nuits dans un studio que j’ai réservé. Deux nuits pour me remettre de ce long voyage, m’acclimater, et prendre le temps de compléter mon équipement. Etant limité à 30 kg par les compagnies aériennes, je ne peux pas emporter toute la nourriture dont j’aurai besoin et surtout, il me faut de l’essence pour le réchaud.

  

De Rennes à Ilulissat

Le voyage

Départ de Rennes pour Paris Charles de Gaulle. Je l’avais déjà constaté il y a deux ans, voyager avec une pulka n’est pas discret. Tout le monde se retourne sur mon passage. Au comptoir d’enregistrement Air France, l’hôtesse demande conseil à sa collègue pour le surpoids : « oui c’est un… brancard ». Je ne réponds pas. Peut-être pense-t-elle qu’il y a un corps à l’intérieur… Je me souviens du regard intrigué des voyageurs à Marseille qui avaient fini par me demander si je rentrais d’Egypte avec une momie. Franchement, il y a deux ans, entre mon doigt qui avait commencé à s’infecter et mon nez qui était resté collé à ma cagoule, je n’avais pas vraiment la tête d’un archéologue. Ou alors façon Indiana Jones… Bref, après avoir déboursé 70€ pour la surcharge, qui n’est valable que sur les vols Air France, je vois ma pulka partir sur le tapis du service bagage de l’aéroport. A ce soir à Copenhague si tout se passe bien. Et il faut que tout se passe bien.

Huit heures de transit à Paris. Un peu de lecture, un peu de musique et la rencontre avec mon frère Guillaume qui rentre de Tokyo. C’est amusant de se retrouver dans un aéroport avec nos destinations aussi différentes.

Copenhague. Le vol était à l’heure. A l’arrivée, j’identifie le tapis pour les bagages hors gabarit. En effet, la pulka qui fait 1m48 de long et pèse 32kg n’est pas livrée avec les autres bagages. J’attends avec un suspens insoutenable l’ouverture de la porte par laquelle elle doit arriver. La porte s’ouvre. Un grand sac noir et une poussette sont livrés. La porte se referme. Vingt minutes passent. Le hall commence à se vider. Ma pulka n’est pas là. Je file au service bagage qui n’identifie pas de litige et m’invite à retourner patienter une dizaine de minutes. Mais toujours rien. J’ai chaud. Très chaud. Je suis stressé. Je ne tiens plus en place. Ma pulka n’est pas là. Je l’imagine perdue dans les sous-sols de Roissy. Retour au service bagage. La personne ouvre un dossier. Je lui explique l’importance de ce « bagage ». Muni de mon papier de réclamation à la main, les bras ballants et désabusé, je retourne devant le tapis numéro 9. Au cas où. J’ai failli tomber à genoux en voyant le gros sac rouge posé là sur le tapis. Il aura fallu 45 minutes pour qu’elle me soit livrée. Je suis de toute évidence trop pressé ou trop impatient. Je retourne une dernière fois au service bagage pour annuler la réclamation. Je peux sortir prendre l’air et me rafraîchir un peu. La tension retombe. Je vais trouver quelque chose à manger, puis un coin pour passer la nuit car mon prochain vol n’est que demain à 9h. Et je n’ai pas réservé d’hôtel. Se balader avec la pulka dans les rues de Copenhague ne me semblait pas une grande idée. Et puis, ce n’est pas la première fois que je dors dans un aéroport. Mon meilleur souvenir étant celui de Narvik en Norvège où j’étais seul. Vraiment tout seul.

Deuxième jour. C’est reparti pour deux nouveaux vols. Et tout commence par le paiement de la surcharge pour la compagnie AirGreenland. Près de 140€. C’est du racket ! Il me faudra payer la même chose au retour, y compris sur Air France. Puis un long vol entre Copenhague et Kangerlussuaq, une petite ville (ancienne base militaire américaine) située sur le cercle polaire à l’ouest du Groënland. Cinq heures de vol. Je n’ai rien vu du paysage. D’une part je n’étais pas assis côté hublot et en plus, j’étais situé au niveau de l’aile. Et l’aile d’un Airbus A330 est grande. A l’atterrissage, je découvre donc Kangerlussuaq. Ambiance étrange. On dirait qu’on s’est posé au milieu de nulle part, presque par erreur. Cet avion semble tellement imposant par rapport à l’aéroport ! A côté, il y a plusieurs petits Dash8, avions à hélices d’une quarantaine de places. Cet aéroport dessert plusieurs villes du Groënland et notamment Nuuk, la capitale, plus au sud, Aassiaat, Ilulissat, et Copenhague. Les vols régionaux sont assurés par les petits avions et l’Airbus A330 fait la liaison avec la capitale danoise.

Ce qui me surprend en débarquant, outre la taille de l’avion par rapport à l’aéroport (ou l’inverse), c’est l’absence de neige. La température affichée est de -13°C. Mais les massifs alentours sont très peu recouverts. Espérons qu’il y aura davantage de neige à Ilulissat.

Ce transit qui ne devait durer que 45 minutes, aura été une longue attente. Deux heures de retard. Notre avion qui venait de Nuuk n’était pas là. Je voulais en profiter pour faire le tour de la ville. Seulement il semble vraiment que cette « ville » ne soit rien d’autre qu’un reste de base militaire. Des baraquements posés ici et là. Des agences de voyages et leurs bus hors d’âge qui dégagent des gaz d’échappement épouvantables proposent d’emmener les touristes sur la calotte glaciaire. Une route goudronnée d’une cinquantaine de kilomètres y mène directement. La prestation comprend le barbecue sur la glace. Et oui ! Et moi je m’apprête à faire ça en raquettes et en tirant ma pulka. Je n’aime pas la simplicité. Cela dit, il n’y a pas d’iceberg à Kangerlussuaq puisque la calotte glaciaire est entourée de massifs et ne se jette pas dans la mer. Ilulissat est répertorié au patrimoine mondial de l’UNESCO. Pas Kangerlussuaq…

Durant l’attente, je m’inquiète encore pour ma pulka. Mais je suis rassuré en la voyant sur un des chariots qui se dirige vers l’avion. Les bagages standards sont chargés un à un directement dans l’avion, en cabine. Dans les soutes, des cartons marrons sont embarqués. Peut-être un ravitaillement pour Ilulissat. Quand vient le tour de la pulka, je vois deux gars la soupeser et renoncer à la mettre en cabine pour la charger finalement en soute. Je fais une photo depuis la salle d’embarquement où j’assiste à la scène. C’est bon, elle est dans l’avion. Nous embarquons enfin sans aucun contrôle de sécurité. La seule présentation de la carte d’embarquement suffit à monter à bord. C’est surprenant, mais il ne doit pas y avoir beaucoup de risques d’attentat au Groënland. Nous ne sommes pas nombreux dans cet avion. Une quinzaine de passagers tout au plus. Les bagages sont effectivement rangés sur les sièges des premiers rangs, recouverts d’une bâche prévue à cet effet. L’ambiance de ces vols un peu exotiques m’amuse toujours.

Le vol sera court mais nuageux. Bien que placé près du hublot cette fois-ci, la couverture nuageuse masquera la vue. Ce n’est qu’en arrivant près d’Ilulissat, une fois passé sous les nuages, que je peux voir la mer. C’est la mer de Baffin qui borde la côte ouest du Groënland. Je vois quelques icebergs qui semblent d’une superficie impressionnante. A la descente de l’avion, il y a un petit vent frais qui soulève la neige poudreuse du tarmac. Je récupère ma pulka rapidement et retrouve mon taxi qui m’emmène à mon hôtel. Je reconnais la petite dame qui travaille pour cet hôtel et qui m’avait déjà conduit en 2014. Je dépose mes affaires dans le petit studio de l’Icefjord Appartment et file au Pissifik, le supermarché situé à deux minutes seulement, pour faire quelques courses pour la soirée et le petit déjeuner. J’y retournerai tranquillement demain pour acheter tout ce dont j’ai besoin pour le trek. Mais ce soir, je suis cuit. Je ne rêve que je dormir. Après une nuit quasiment blanche à Copenhague et ce long voyage, qui finalement se sera bien passé, je vais me coucher.

 

Premier jour à Ilulissat

Après une bonne nuit de sommeil réparateur, et malgré un réveil très matinal à cause du décalage horaire de quatre heures avec la France, je me lève en pleine forme. Le temps est ensoleillé. Le ciel est à peine voilé. Température de -3°C. Le printemps. Je file donc sur la côte, au bord du Kangia, cet immense fjord de plus de 60 km de long dans lequel la calotte glaciaire vêle ses icebergs, les plus gros de l’arctique. Il faut compter une demi-heure de marche pour arriver sur ce massif qui domine la baie. C’est un spectacle superbe. Je trouve les icebergs moins hauts qu’en 2014 mais bien plus vastes. Ils semblent collés les uns aux autres, comme agglutinés là, repoussés par les courants. En fait, c’est exactement ça. L’été dernier au fur et mesure que le glacier avançait (il avance de 40 mètres par jour), les icebergs sont partis à la dérive dans le Kangia. La profondeur maximale de ce fjord est de 1000 mètres. Mais en approchant d’Ilulissat, il arrive que certains viennent s’échouer. Je me souviens que l’un d’entre eux s’était échoué alors qu’il y avait 400 mètres de fond. Imaginez si on posait ce glaçon sur terre pour en voir le volume total. C’est tout simplement phénoménal. Ces icebergs fondront et se briseront. Ainsi fractionnés, ils flotteront à nouveau et partiront à la dérive dans l’Atlantique Nord. Je remarque également que la baie est totalement libre de glace. Aucune banquise. Dans quel état se trouve le fjord Sikuiuitsoq que je dois traverser d’ici quelques jours pour atteindre la calotte glaciaire. En tout cas, ma nouvelle veste me plait bien. Vraiment fonctionnelle avec toutes ses poches accessibles même avec des gants, et elle est très chaude. Voire trop chaude pour cette température. Cependant, le moindre petit souffle de vent est mordant.

En début d’après-midi, je vais faire un tour chez World Of Greenland, agence de voyage bien connue ici, pour réserver un tour en bateau autour des icebergs. Malheureusement, tout est complet pour la journée. Je verrai donc ça à mon retour la semaine prochaine. La balade est un peu chère, mais vraiment, il faut le faire. S’approcher au plus près des icebergs, voir des détails qu’on ne voit pas depuis la côte, et faire de belles photos. Il est temps également de retourner au Pissifik pour faire des courses. Des gâteaux pour grignoter durant la journée (un paquet par jour), des biscottes aux céréales Wasa ainsi que des céréales pour le petit déjeuner, des boîtes de thon pour accompagner mes pâtes, et de l’essence pour le réchaud. Je passe une nouvelle fois en revue mon équipement. Je laisse dans un sac tout ce dont je n’ai pas besoin durant le trek (le chariot de transport de la pulka, chargeurs de batteries, etc…). L’hôtel m’avait proposé de me garder mes affaires d’ici mon retour. Tout est donc prêt. Une nouvelle nuit au chaud avant le départ de l’aventure.

 

L’aventure commence

1er jour. Je retrouve la piste que je connais

La journée s’annonce belle. Beau temps et température de -5°C. Des conditions idéales pour une mise en jambes. L’aventure a commencé par la traversée de la ville d’Ilulissat avec la pulka. Autant dire que, même ici, je ne passe pas inaperçu. Je croise des regards intrigués, parfois amusés, souvent encourageants. Beaucoup d’inuits me font un petit signe de la main ou de la tête. Puis j’arrive aux chenils du quartier de Quarry, à la sortie de la ville. C’est un quartier fait de barres d’immeubles colorées, une petite superette SPAR, et une vaste aire pour les chiens. Les nombreux chiens. Bien plus nombreux que les habitants. Les chiens sont un moyen de transport. Pas des animaux de compagnie. Mais j’aurai l’occasion de vous parler des chiens plus tard. Deux ou trois inuits sont en train de préparer leurs traîneaux. Vont-ils pêcher ou promener des touristes ? J’ai appris que les propriétaires de traîneaux peuvent travailler avec les agences de tourisme locales. Ils sont parfois contactés pour une balade en traîneau à chiens, ce qui leur permet d’arrondir les fins de mois.

Après avoir traversé les chenils, je m’engage donc sur la piste. Et ça commence par une longue plaine à peine enneigée. Inutile de mettre les raquettes. La piste est bien tassée et totalement plate. Mes chaussures de marche suffisent. Un premier lac, puis un second. Il me faut une heure pour traverser cette étendue sans charme d’où j’entends encore les chiens aboyer au loin. La première grosse épreuve se présente alors devant moi. L’ascension d’un massif de 300 mètres avec des pentes très raides. Je commence par ouvrir les aérations de ma veste de marche pour éviter de transpirer, puis je chausse mes raquettes et je mets en place la cale sous le talon pour pouvoir monter dans trop solliciter les chevilles. Je sers le harnais. Un coup d’œil en arrière pour contrôler qu’aucun traîneau n’arrive. C’est parti. Les 35 kg de la pulka me tirent sur le bassin et les épaules. Je monte pas à pas, à un rythme régulier. Chaque pas fait la longueur d’une raquette. De petits pas de 50 cm. Mais chaque pas est un demi-mètre de gagné. J’avance. Je suis très agréablement surpris de ma condition physique. Généralement, dans ce genre d’épreuve, je m’essouffle beaucoup. Mais il faut croire que mon entrainement physique de ces derniers mois se montre très efficace. Entre les séances de natation et les footing en  forêt une ou deux fois par semaine, j’ai pris de l’endurance. J’encaisse beaucoup mieux l’effort. Ça me donne la pêche ! Une petite pause à mi-parcours sur un replat, histoire de voir le paysage et contrôler la progression d’un traîneau que j’ai vu s’engager sur la piste. Où est-il d’ailleurs. Je ne le vois plus. Est-ce que je peux repartir ou dois-je l’attendre pour qu’il me dépasse ? Finalement, je le vois, loin, très loin, sur une autre piste. Je peux donc repartir. Décidément, cette grimpette est sans fin. Mais j’avance. Parfois la pente est tellement raide, que je suis complètement penché en avant, les crampons des raquettes plantés dans le sol et les mains serrées sur les bâtons  pour hisser la pulka. A chaque pas, je ne pose pas le pied par terre, je le plante ! Si mon pied d’appui glisse, c’est la chute assurée. La pulka m’entraînerai alors dans une glissade qu’il me serait impossible de contrôler. Cela dit, même si la pente est raide, la piste est sinueuse. Il y aurait toujours un rocher pour me stopper. La glissade ne serait que de quelques mètres, mais l’arrêt risquerait d’être un peu brutal. Je monte donc prudemment. Le gros élastique qui sert d’amortisseur à mon système de trait et tendu au maximum. Je reconnais le col où j’arrive enfin. C’est l’endroit où j’avais planté ma tente il y a deux ans. L’endroit où je m’étais gelé le pouce aussi. Après 45 minutes d’effort, je dételle la pulka pour boire un thé, manger des gâteaux et admirer le paysage. En contrebas, Ilulissat et les icebergs dont je constate la superficie. Deux traîneaux arrivent. Dans l’autre sens, c’est une motoneige qui arrive des massifs. Sur les traîneaux, des pêcheurs. Sur la motoneige, deux touristes et le pilote. Ce dernier, sortant une bouteille thermos de son coffre, me propose un café. Il est temps de repartir avant de se refroidir.

Une fois passé ce col, le paysage est totalement différent. Très accidenté avec une neige abondante. Tout est blanc. C’est de bonne augure. Moi qui craignait de râper la pulka sur les rochers, je suis rassuré. Et le soleil est toujours là. La piste des chiens est bonne et large. Il est environ midi, et je sais qu’à partir de cette heure-ci, je risque de voir du monde. Je dois donc souvent contrôler si un équipage arrive. Si je ne veux pas me faire haïr des inuits, je dois m’écarter et leur laisser la priorité. Je suis sur LEUR piste. Le système de cordage est vraiment très efficace et pratique. Non seulement mes mouvements sont libres, me permettant de me retourner, mais cela m’évite aussi de porter un sac à dos. J’ai laissé mon appareil photo, gâteaux et bouteille thermos à l’avant de la pulka. Je n’ai même pas besoin de dételer pour y accéder. Et le gros élastique joue très bien son rôle d’amortisseur. Je ne sens aucun à-coup dans le dos. La marche est totalement fluide et confortable. Cette pulka a aussi l’avantage d’être conçue dans un matériau qui glisse parfaitement.

En croisant les traîneaux, les touristes me font un petit coucou. Certains me prennent en photo, d’autres me filment avec leur GoPro. Peut-être raconteront-ils à ceux qui verront leurs clichés, qu’ils ont croisé un type tout seul, qui tirait son traîneau. Pour ma part, je m’arrête régulièrement pour faire des photos aussi. Je fais des autoportraits. J’ai apporté le pied de l’appareil photo. Je fais mes réglages, mets en route le retardateur, puis je cours jusqu’à la pulka. Il me faut parfois renouveler l’opération plusieurs fois pour avoir une photo qui doit être semblable à celles prises par les touristes. Le but est aussi de montrer comment se passe la marche.

En fin de première journée, alors que le temps a bien changé et que la lumière baisse, je cherche un coin pour planter ma tente. Je suis passé devant deux cabanes. La première est celle où j’avais dormi il y a deux ans. C’est là que j’avais pris la décision de faire demi-tour pour soigner mon pouce. Elle était déjà dans un état plutôt moyen à l’époque. Rien n’a changé. C’est peut-être même pire… La seconde cabane, qui pourrait ressembler à un chalet de montagne, est malheureusement fermée par un cadenas. C’est probablement une cabane de World Of Greenland. Par la fenêtre, j’ai pu voir des matelas empilés dans un coin, des tables et des chaises, des bougies, un poêle. Tout semble très propre. Mais ce soir, je dois trouver un coin pour planter ma tente. Et il y a urgence. Un white out s’annonce. C’est incroyable comme le temps change vite. Il y a moins d’une heure, c’était le grand soleil, et maintenant, je ne distingue plus rien. Le white out (ou jour blanc) est un phénomène très particulier que les montagnards connaissent bien. Il devient impossible de faire la différence entre le sol et le ciel. L’horizon est bouché. Toute notion de relief disparaît à cause du manque de contraste. Devant moi, je ne sais pas s’il y a une côte ou une descente. Je distingue à peine les traces des chiens. Je ne vois pas la piste à plus de 2 mètres devant moi. Au détour d’une courbe, un traîneau dévale une pente. Les deux occupants sont secoués. Pourtant, l’homme assis devant plante ses talons dans la neige pour freiner l’engin. Alors que je m’étais écarté pour le laisser passer, il m’appelle en me tendant quelque chose. Alors je m’élance pour sortir de la neige poudreuse, arrachant la pulka à ce matelas profond pour attraper… une barre chocolatée ! Je hurle un Thank you à ce couple d’inuit souriants et bienfaiteurs, et ils m’encouragent les mains en l’air. C’est un moment qui restera comme un des meilleurs souvenirs de cette aventure. Et pourtant, ce n’est que la première étape. Cette barre chocolatée me fait un bien fou. Je mets un moment à trouver un endroit à peu près plat. Mais avec ce foutu white out, impossible d’en être tout à fait certain. Je fini tout de même par trouver un endroit sympathique. Belle vue sur un lac gelé, vent dans le dos et à proximité de la piste. Monter un camp dans la neige est pénible. En tout cas, ce n’est pas le moment de la journée que je préfère. Il faut tout d’abord faire un travail de terrassement. Muni de ma pelle à neige, je dois dégager une trentaine de centimètres de neige poudreuse pour atteindre une surface plus dure dans laquelle je ne fais pas m’effondrer en entrant dans la tente. Je fini par tasser le terrain avec mes raquettes aux pieds. Montage de la tente. Puis installation des ancres à neige. En effet, les piquets ne prennent pas bien dans cette neige. Alors il faut des ancres que l’on enfonce au fond d’un trou bien tassé de neige. Les cordages de la tente peuvent alors se fixer aux petits crochets qui dépassent. Ainsi, le vent peut souffler. Il faut ensuite décharger la pulka du nécessaire pour le campement. Vêtements pour la nuit, sac de couchage, matelas qu’il faut gonfler, nourriture, réchaud. Tout le reste passera la nuit dans la pulka. Je fais un trou devant l’entrée de la chambre, dans l’abside pour pouvoir m’asseoir normalement lorsque je suis dans la tente. La couche de neige est suffisamment profonde ici pour faire un trou d’environ 40 centimètres. Et puis ça me permet de me déchausser plus facilement sans mettre de la neige partout dans la tente. Il reste à faire fondre de la neige pour fabriquer de l’eau. J’ai habitude de faire un litre d’eau le soir. De l’eau froide pour boire et de l’eau bouillante pour préparer le dîner. Pour mes repas, j’ai prévu quelques plats lyophilisés, des pâtes, de la semoule aux petits légumes. Je me suis acheté une boite de saucisses de Strasbourg. Voilà de quoi seront constitués mes repas durant ce trek. Rien de très raffiné, mais de toute façon, j’ai horreur de cuisiner et je ne suis pas difficile. Du moment que mes rations m’apportent toutes les calories dont j’ai besoin. Ce soir, il fait -10°C dehors et -5°C dans la tente. Il ne fait pas froid. Bien au contraire. Cette relative douceur ne convient pas à mon équipement. Une heure après m’être couché, je suis obligé de me déshabiller. J’ai beaucoup trop chaud. Je me retrouve en sous-vêtements dans mon sac de couchage. Et malgré ça, je continue à transpirer. J’entrouvre légèrement le sac pour me refroidir un peu. Je finis par m’endormir et vers  minuit le froid me réveille. Je regarde le petit thermomètre accroché en haut de la tente. Il indique à présent -14°C. Dehors, j’entends que le vent souffle et qu’il neige. Cette neige qui fouette ma tente. Je me rhabille et m’endors à nouveau. Mais toujours à cause du décalage horaire, je suis réveillé de très bonne heure. Je somnole tant bien que mal jusqu’à 7h.

 

2ème jour. Arrivée au bord fjord

La journée commence par le moment qui m’est le plus compliqué et le plus pénible : sortir du sac de couchage. Je suis au chaud dans ce cocon de duvet. Sur mon visage, l’air est glacé. Le bout de mon nez qui dépassait de la capuche pour pouvoir respirer, est gelé. Je passe les doigts par cette petite ouverture et je sens de la glace tout autour. L’air que j’ai expiré tout le long de la nuit a créé du givre puis de la glace sur le sac de couchage. Je sens que dehors la température doit être assez basse. Il me faudra de longues minutes pour me faire violence et sortir de ce confort, tout de même assez relatif. Dehors, le ciel est couvert mais clair. Pas de white out. La visibilité est bonne et malgré les chutes de neige de la nuit, la piste est encore visible. Ma tente est couverte d’une fine couche de neige qui tombera rien qu’en secouant un peu la toile. Mais pour l’instant, hors de question de toucher à la tente. L’intérieur est couvert de givre qui ne demande qu’à tomber sur mes affaires, et notamment mon sac de couchage. Voilà les joies du campement d’hiver. J’allume le réchaud. Il me faudra encore beaucoup d’allumettes pour y arriver. Craquer une allumette dans le vent n’est pas simple. Pourtant j’ai pris soin de creuser un trou dans la neige pour protéger le réchaud du vent, mais rien n’y fait. Finalement l’essence prend. Je peux faire fondre de la neige. Le matin, il me faut environ un litre et demi d’eau. Il m’en faut pour mon café et pour hydrater mon lait Régilait dans lequel je trempe mes biscottes ou mes céréales selon les matins. Un demi-litre pour la thermos de thé, et un demi-litre d’eau froide pour la thermos « eau froide ». Ces deux thermos me serviront durant la journée. Le reste me sert pour me laver les dents et faire la vaisselle. La toilette est plutôt sommaire. Il ne faut pas être « précieux » dans ce genre d’aventure, croyez-moi. Cette fois, il y a quand même du mieux, puisque j’ai pensé à mettre mon tube de dentifrice, ma crème hydratante pour les mains et celle pour le visage, dans mon sac de couchage, au chaud avec moi. En 2014, c’est un détail que j’avais oublié, et bien sûr, au petit matin, tout était gelé. Dorment également avec moi, les batteries de l’appareil photo, les briquets (même s’ils ne servent pas à grand chose en définitive), mes gants, mon bonnet et mon tour de cou. Je me frotte le visage avec de la neige qui se transforme instantanément en eau au contact de la peau. Et voilà, la toilette est faite ! Rapide non ? Il faut maintenant commencer à plier le camp. Voilà la troisième corvée du jour. Je résume donc les trois corvées quotidiennes : monter le camp, sortir du sac de couchage, plier le camp. En dehors de ça, les journées sont merveilleuses. Alors si je peux éviter de monter ma tente dans les étapes suivantes, je le ferai. Je sais qu’il y a une cabane de pêcheurs au bord du fjord, ma destination d’aujourd’hui. Je plie le camp. Je dégage la pulka de la couche de neige qui la recouvre. Je sors le sac de couchage que je brosse pour qu’aucune humidité ne reste à l’intérieur. Le matelas est tellement pénible à gonfler que je ne le dégonfle qu’à moitié. C’est un matelas « quatre saisons » qui a une couche de duvet à l’intérieur pour m’isoler du sol glacé. Aucune humidité ne doit donc entrer à l’intérieur. Une plume mouillée ne sert plus à rien. Impossible donc de mettre un système classique où je soufflerai dedans. Il y a une pompe intégrée mais qui apporte très peu d’air à cas mouvement. Démontage de la tente que je brosse elle aussi pour enlever tout le givre et je peux ranger tout ça dans la pulka selon un ordre très précis qui me permet de retrouver très facilement ce que je cherche et d’accéder aux équipements d’urgence (trousse de secours, réchaud, veste, moufles). C’est vers 9h30 que je me mets en route. Finalement, il n’est tombé que 5 centimètres de neige, mais c’est suffisant pour freiner la pulka. Le relief est très accidenté. Je pensais pouvoir traverser ces massifs en suivant une vallée, mais c’est une succession de côtes et de descentes entre lesquels quelques lacs gelés viennent se loger. Mais la météo est bonne. Pas un souffle de vent encore aujourd’hui, ce qui me permet de profiter pleinement du paysage. Je m’arrête souvent pour admirer ce milieu dans lequel je me balade. Je fais des photos. J’écoute le silence. Comme en Laponie en 2012, il règne ici un calme incroyable. Loin des villes et de l’agitation moderne, j’ai l’impression que l’homme n’a pas de prise sur ce milieu qui reste paisible. Quel silence. Quel calme ! Je savoure ces moments. Un petit regret tout de même : aucun animal en vue. Rien. Pas même une trace, hormis celle des chiens. J’espère toujours arriver à voir ou apercevoir un lièvre ou un renard arctique. Peut-être plus loin. Tout au long de cette étape, j’ai croisé des traîneaux. Souvent des touristes, parfois des pêcheurs en solo. Tous me font un petit signe de la main. Je leur réponds également. Un inuit que j’ai déjà croisé plusieurs fois me demande combien de jours je compte marcher ainsi. Je réponds huit. Il me souhaite bonne chance. Je fais une pause casse-croûte en haut d’un col quand un équipage arrive. Un jeune inuit et un touriste malaisien. Ce dernier que questionne sur mon aventure. Il ne connaissait pas les raquettes. Lui espère voir des aurores boréales. Cet équipage ne va pas plus loin. La vue pourrait être belle si le ciel n’était pas voilé. On distingue le fjord Sikuiuitsoq en contrebas. Je dois reprendre ma route. Une grande descente m’attend. Très pentue et sinueuse. J’espère que le système de frein de la pulka sera efficace. C’est la première grande descente. Jusqu’à présent, même si certaines pentes étaient raides, elles étaient courtes. Là, c’est une autre histoire. Le frein est une simple corde fixée devant la pulka qui, lorsque je suis en traction, ne touche pas le sol. En revanche, dès que la pulka prend de la vitesse et se rapproche de moi, les cordes de trait se détendent et la corde de frein se pose au sol. La pulka passe alors dessus et s’arrête. Je m’engage sur la piste doucement. Immédiatement, la corde de frein passe sous la pulka et celle-ci s’arrête net. Ça semble fonctionner. Je tire doucement sur les traits. Le frein se dégage et la pulka avance de nouveau avant de repasser sur la corde. Ce n’est pas très confortable. Il y a beaucoup d’à-coups. A chaque fois que la pulka se bloque, je dois donner une impulsion vers l’avant pour dégager le frein. Mais je fini par trouver un rythme régulier. Pourtant, un moment donné, je vois la pulka prendre un sillon un peu plus à ma droite. Après tout, si elle glisse mieux dans ce sillon, moi ça ne me gêne pas. Je m’en amuse. « A tiens, tu prends des libertés ? ». Quelques mètres plus bas elle se balade carrément à côté de moi. Mais finalement, un dévers que je n’avais pas vu, et la pulka bascule. Je dois tirer fort sur les cordes pour la ramener sur la piste alors qu’elle est sans dessus dessous. Du coup, je l’engueule « tu vois, à vouloir faire la maline, voilà ce qui arrive. Alors maintenant tu restes derrière moi ». A part ce petit incident, la descente s’est bien passée. Le frein est efficace.

Quelques kilomètres plus loin, j’arrive au bord du fjord. C’est une vue incroyable. Je suis sur un promontoire où il y a la cabane de pêcheurs indiquée sur ma carte. Je dételle la pulka, prends mon appareil photo et m’avance un peu. C’est fantastique. La lumière est fabuleuse. La banquise semble parfaitement lisse. Un petit iceberg est planté là, juste devant. Sur la droite, de nombreuses traces de traîneaux. D’ailleurs il y en a un qui arrive en direction de la cabane, suivi d’une motoneige. A gauche en revanche, la neige est immaculée. Pas une trace. L’horizon est bouché. L’autre rive de ce fjord est parfaitement visible. On penserait pouvoir l’atteindre d’un jet de pierre. Mais je sais, pour avoir étudié la carte, qu’elle est à 5 km de là. Les distances sont trompeuses. Je ne comprends pas pourquoi il n’y a pas de traces vers la gauche. La calotte glaciaire se trouve pourtant bien dans cette direction ? Je sors ma carte et ma boussole pour contrôler ma position. C’est bien ça. Les deux pêcheurs arrivent à la cabane. Tous les deux me saluent. Celui à la motoneige, un inuit bien en chair, vient à ma rencontre. Je lui demande s’il est pêcheur et si la journée a été bonne. Réponse en mi-teinte. Je lui explique que je marche pour atteindre la calotte glaciaire (Icecap en anglais). Il me montre du doigt la direction. Sur la gauche. Il me dit que la glace est solide et que je peux aller où je veux dessus, que ça ne craint rien. En revanche, vers la droite, en direction du Kangia et donc, là où vont les traîneaux, il faut être prudent. Bien suivre les traces. La glace est plus fine. Mais ce n’est pas la direction que je dois prendre. Donc pas de problème. Je demande enfin si je peux planter ma tente dans les parages. Il m’invite à dormir à l’intérieur de la cabane. Mais comme il ne parle pas bien anglais, il m’entraîne à l’intérieur pour demander à son collègue. Pas de problème. Il y a suffisamment de place et ce soir ils ne sont que tous les deux. La cabane est rustique. Totalement désordonnées. Au fond, il y a 5 matelas alignés. Un méli-mélo de sacs de couchage par dessus. Le coin repas près d’une fenêtre, avec une table encombrée et deux bancs. Le coin cuisine, avec un poêle à pétrole, un évier sans robinet ni évacuation d’eau et dessus, un tas de bouteilles, d’objets non identifiés… Entre la porte d’entrée et le poêle, un tas de paires de bottes. Plus loin, des caisses avec des ustensiles de cuisine, des vivres et divers accessoires de pêche. Au plafond, sont tendus des cordes à linge où sèchent gants, chaussettes ou t-shirts. L’inuit à la motoneige me montre une étiquette qui je pense être une sorte de licence de pêche, avec son nom écrit dessus : Joruut. Mais ça se prononce « Yoroute ». Quant à l’autre inuit, un petit bonhomme édenté, je n’ai jamais réussi à prononcer son nom. Cette cabane est surchauffée. Il fait au moins 25 degrés là-dedans. Je m’assieds à la table pour boire le café que Joruut me propose. Puis je sors mes petits gâteaux pour grignoter un peu. C’est le début de l’après-midi. Je m’interroge si je dois dormir ici ou pas. Il fait vraiment très chaud. Et je crains que les nuits suivantes soient difficiles si je me retrouve ensuite dehors. Je vais faire un tour à l’extérieur. J’explore les lieux. Je fais des photos. Cet endroit est vraiment extraordinaire. Les chiens sont couchés ou assis dans la neige. Ils sont calmes. L’ambiance de ce décors est apaisant. Pas un souffle de vent. Pas un bruit. Au loin, un traîneau sillonne la banquise. La lumière est très particulière. Je retourne dans la cabane pour noter ce que je ressens sur mon petit cahier jaune. Chaleur. Je ne tiens plus. Je ressors pour chercher un coin où planter ma tente. Le terrain est très accidenté. Les seuls endroits plats et durs, sont ceux où des chiens ont été attachés. C’est donc sale. Très sale. Je vois un endroit qui peut faire l’affaire. C’est plat et la neige est bien tassée. Pas mal. Mais là, je vois un gros rocher à proximité. Et je vois aussi de nombreuses traces de pas qui viennent de la cabane et qui font le tour de ce rocher. Je comprends qu’il s’agit du rocher « popo ». Il n’y a pas de toilettes dans la cabane. Pour le pipi, c’est où on veut. Il y a des traces d’urine tout autour de la cabane (sur la neige, ça se voit bien…). Et donc pour le popo, ça doit être derrière le rocher. Donc mauvaise idée pour le campement. Finalement, je vois un endroit vraiment parfait. A quelques dizaines de mètres de la cabane et des chiens. Un endroit bien plat et une neige bien dure. Une vue panoramique sur le fjord. Je vais m’excuser auprès de mes compagnons du jour, mais il fit vraiment trop chaud à l’intérieur, et s’ils sont d’accord, j’irai planter ma tente dehors. Je crois qu’ils me prennent pour un timbré à ce moment-là. Je vais donc planter ma tente et faire tout ce que n’aime pas. Gonfler le matelas, déplier le sac de couchage, vider la pulka… Mais la vue est fabuleuse. Ce soir il fait -11°C. Après un bon repas, je file me coucher. Il est 20h. Je suis crevé. J’écoute un peu de musique avec mon iPod et je m’endors.

Je suis réveillé en sursaut par des bruits à l’extérieur. J’ai cru entendre des pas. Un chien qui se serait détaché et qui viendrait fouiller ma pulka dans l’espoir d’y trouver de la nourriture ? J’écoute. Je n’entends rien. Je me lève quand même. Pendant que je chausse mes bottes, j’entends à nouveau ce bruit. Ce n’est rien d’autre que le petit vent qui secoue la toile de ma tente raidie par le froid. Je sors tout de même. Et j’ai bien fait finalement. Il y a des aurores boréales. Ni une ni deux, je retourne chercher mon appareil photo, le pied, la télécommande. Je remets une batterie dans le boîtier et je m’installe. Mais ces aurores ne sont pas assez lumineuses et la nuit est noire, sans lune. Les photos ne donnent rien. Tant pis. Moi je les ai vues. Et elles étaient belles quand même. Un drapé au-dessus du fjord. Un serpent du côté des massifs. Et inversement. Très joli. Il est 22h30. Je retourne me coucher. Un coup d’œil sur le thermomètre : -22°C. Je m’engouffre dans mon sac de couchage et m’endors. Je me réveillerai en fin de nuit avec les pieds gelés. J’ai froid aux pieds et aux jambes. J’ai pourtant gardé mon pantalon et aux pieds, j’ai mes chaussons en duvet. Je me tourne. Je bouge. Il me faudra un peu de temps pour arriver à me réchauffer les pieds. Mais j’y arrive et je suis mieux. Je somnole jusqu’à 7h, heure du lever.

 

3ème jour. J’attaque la banquise

Lumière magnifique sur le fjord et les massifs ce matin. Avant même de prendre mon petit déjeuner, je fais des photos. Je profite de la vue. Ce matin, le ciel est bleu, la vue parfaitement dégagée, et je la vois. Je la vois ! La calotte glaciaire. Sur ma gauche. Au bout de ce fjord. Je sais qu’elle est à une bonne dizaine de kilomètres de là, mais j’ai l’impression qu’elle est toute proche. Le front du glacier doit être immense. D’ici je peux clairement voir le bleu de cette glace millénaire. C’est fabuleux. C’est pour elle que je suis là. Et aujourd’hui est une étape importante. Je vais traverser le fjord au nom imprononçable, Sikuiuitsoq, pour aller au plus près du glacier. J’ai repéré un endroit où je dois pouvoir accéder directement à sa surface et peut-être poser le pied dessus. Les pêcheurs m’ont dit que c’était possible. La lumière du soleil levant est vraiment magnifique. Je ne me lasse pas d’observer tout ce qui m’entoure. Et ce silence ! Les chiens sont encore lovés dans le matelas de neige. Aucun ne bouge. Je rassemble quelques affaires dans un sac du Pissifik pour aller prendre mon petit déjeuner avec les pêcheurs. Il fait -17°C ce matin. Mes hôtes semblent ravis de me voir. Ils me font une place sur la table. Ils sont plus en avance que moi. Ils ont presque fini de manger. Je leur demande si je peux leur prendre un peu d’eau. Pas de problème bien sûr. Joruut est le premier à s’habiller chaudement, deux paires de chaussettes, un collant, un pantalon, une salopette matelassée très épaisse, un gros pull, une veste polaire et la grosse parka. Il chausse ses bottes, attrape ses gants au passage, et part sur sa motoneige. Son collègue va préparer ses chiens pendant que je termine mon petit déjeuner. Au moment où je sors de la cabane, il retire l’ancre qui retient son traîneau, me fait un signe de la main et donne le signal à ses chiens qui s’élancent sur la piste. En quelques secondes, voilà l’équipage sur la glace, parti au boulot…

Je retourne à ma tente chercher quelques affaires. Je veux profiter de la cabane chauffée pour régler quelques détails. Il fait froid et je vais marcher sur la glace toute la journée. Je décide de chausser mes grosses bottes. Pour ça, je dois régler mes raquettes. Ensuite, je dois dégeler la pompe de mon réchaud, qui une fois de plus, est bloquée. C’est classique et je prends toujours soin de mettre la bouteille sous pression avant de la ranger. Ainsi, même si la pompe est gelée, je peux allumer le réchaud, et réchauffer la bouteille d’essence en mettant la pompe au-dessus de la flamme. Un peu de bobologie également : bandes adhésives aux talons pour éviter les ampoules, pansement à un pouce blessé. Rien de grave, mais je ne laisse rien passer. Surtout lorsqu’il s’agit des extrémités. Une petite blessure à un pied ou une main peut devenir un gros problème si elle n’est pas soignée.

Je plie mon camp, comme la veille, méthodiquement. Je charge la pulka. Tout est prêt. Au moment où je m’apprête à atteler, une motoneige arrive des massifs. J’attends donc ce visiteur matinal. Un pêcheur qui arrive d’Ilulissat. Nous discutons un moment. Il me dit que le temps est maussade en ville. Il fait gris depuis deux jours. Il vente et il neige. Alors qu’ici, c’est l’inverse. Il me dit aussi qu’il y a dix degrés d’écart entre Ilulissat et ce bord de fjord. Ce qui est habituel. Nous nous amusons à comparer nos moyens de transport. Motoneige, traîneau à chiens, raquettes. Il me propose un chocolat chaud. Ce n’est pas de refus. Ça me fera des calories en plus. En trinquant, il me demande si je n’ai que ces petits gants pour me protéger les doigts. Je le rassure en lui montrant mes moufles restées dans la pulka. Mais l’absence de vent me permettent de marcher la plupart du temps avec ces seuls gants. Il est temps de partir. Je salue ce visiteur bien sympathique, et m’engage sur la glace. C’est curieux de savoir que sous mes pieds, il y a une couche de glace dont on m’a assuré qu’elle faisait au moins 50 cm ici et probablement 1 mètre près de la calotte glaciaire. Et dessous, de l’eau. Beaucoup d’eau. J’ignore la profondeur de ce fjord et je ne veux pas le savoir. Le vertige risquerait de me gagner. J’ai demandé aux trois pêcheurs que j’ai rencontrés si c’était réellement sans danger. Tous m’ont assuré que je pouvais être tranquille. Quand même, un mètre de glace, ça m’étonne. Ce fjord est ouvert sur la mer. L’eau est salée. Cette eau gèle à partir de -2°C. Mais sur une telle épaisseur ? Ils connaissent les lieux. Je leur fait confiance. Devant moi, une immense étendue blanche. De chaque côté, les massifs qui bordent ce fjord. Au bout, le front de la calotte glaciaire. D’un bleu magnifique. Joruut m’a dit de viser la pointe rocheuse qui se jette dans le fjord. Nuunngutaq (prononcez Nounougtak). Deux à trois heures de marche m’a-t-il dit. Là encore, j’ai l’impression que c’est tout proche et qu’il doit penser que je me traîne avec mes raquettes et ma pulka. Pourtant, il n’a pas tort. Toute notion de distance est faussée. Ce fjord n’a aucun obstacle pour donner du relief. Je marche. Je marche. Encore et encore. Et Nuunngutaq ne se rapproche pas. J’en viens même à douter que c’est bien le bon massif que je vise. Celui-ci semble même toucher le front du glacier. La progression n’est pas simple. Je fais ma trace. C’est superbe. Une neige totalement vierge devant moi. Une immensité vierge. Je trace ma route. Je me retourne pour voir me sillon laissé par la pulka. J’éclate de rire. Je marche en zigzagant . Il faut dire que je tourne la tête dans tous les sens pour admirer le paysage. Je pense que je vais faire beaucoup plus de route que prévu à ce rythme-là. La pulka s’enfonce dans la neige et me freine. Je n’avance pas vite et cette marche est fatigante.

Il me faudra deux heures trente pour arriver à cette fameuse pointe. Joruut avait vu juste. Et je réalise alors, en consultant ma carte, que je n’ai fait que la moitié du chemin. Après Nuunngutaq, je dois longer la côte à ma droite pour atteindre un passage qui me permet ensuite de monter vers la calotte glaciaire. Soudain, un coup de feu. Puis un second. Je fais un bond dans mes raquettes. Qui c’est ? Il est où ce chasseur ? Il tire sur quoi ? Sur qui ? Il ne m’aurait quand même pas confondu avec un animal ? Au loin, tout au bord du fjord, dans l’ombre du massif, j’aperçois une silhouette. Minuscule. Là encore, je pensais être tout proche de la côte. En fait j’en suis très loin. Je pensais aussi être totalement seul. Il y a pourtant du monde. Au moins un chasseur. A-t-il eu un lièvre, un renard ? Il est bien trop loin pour que je fasse le détour pour aller le saluer. Je continue ma route. Un peu plus tard, je verrai un traîneau passer entre la côte et moi. Probablement le chasseur qui me fait un grand signe de la main, puis il disparaît progressivement à l’horizon. J’arrive enfin au passage que je dois emprunter. Je quitte le fjord, entame une ascension. En haut, je trouve des traces de chiens. Il y a déjà eu du passage ici. Mais ces traces ne sont pas fraîches. La piste est tout de même plus agréable. La neige tassée convient mieux à la pulka. Pourtant, cet endroit est glauque. Lugubre. C’est étrange, mais je ne me sens pas bien ici. C’est une étroite vallée où le soleil n’entre pas. Je consulte ma carte. J’ai encore trois à quatre kilomètres à faire pour atteindre la calotte glaciaire. Non vraiment, cet endroit ne me plaît pas. C’est une sensation vraiment étrange que je n’ai jamais connu dans aucune de mes aventures. Je réfléchi un instant. Tant pis pour la calotte glaciaire. Cette étape avait pour but de pouvoir mettre le pied sur la glace. Mais c’était un petit bonus dans mon aventure. Je préfère faire demi-tour et retourner près du fjord.

Le soleil baisse tranquillement sur les sommets. J’admire la vue. J’avais prévu de camper sur cette rive ce soir et de traverser demain pour tenter de dormir dans une des cabanes indiquées sur la carte. Les pêcheurs m’ont expliqué qu’il y a deux cabanes. L’une est destinée aux pêcheurs et l’autre aux touristes. La seconde serait, selon tout vraisemblance, fermée, à l’instar de celle que j’ai vue il y a deux jours dans les massifs. Mais vraiment, cette rive ne me convient pas. Courage, je traverse. Selon la carte, 4 kilomètres à faire pour atteindre l’autre rive. Je compte une heure et demie. Je croise 3 traîneaux. Une véritable autoroute. A moins que ce ne soit l’heure de pointe… Tranquillement mais surement, j’arrive comme prévu vers 17h sur la côte. Je cherche l’endroit qui permet de monter aux cabanes. La pente est raide. Très raide. Il n’y a aucune trace de chiens. Je me demande si c’est bien le bon chemin pour grimper là-haut. Quelle idée ils ont eue pour installer ces cabanes si haut ? Allez je me lance. Je mets les cales sous les talons. Dernier effort pour ce soir. Si les cabanes sont fermées, je trouverai bien un coin pour planter ma tente. Mais qu’est-ce que j’aimerais que ces cabanes soient ouvertes. Il ne me faudra finalement que quelques minutes pour monter, mais je suis à bout de souffle. Je dételle, retire mes raquettes et contourne ces cabanes horribles. On dirait des containers en bois, posés sur pilotis. Une seule petite fenêtre. Les deux cabanes sont en vis à vis. Aucune vue sur ce fjord magnifique. C’est quand même nul de ne pas avoir mis de fenêtre sur le fjord… Surprise, la porte n’a pas de cadenas. Juste une affiche de Word Of Greenland écrite en danois. La porte est ouverte. Un petit sas. Sur la droite, une autre porte : un débarras avec une poubelle puante. Je referme en vitesse cette porte. En face, l’entrée dans la pièce de vie. C’est propre. Des matelas au fond sur un plancher surélevé. Une petite table contre le mur sous la fenêtre, un banc, et un poêle à pétrole. J’ouvre la trappe du dessus : la réserve de pétrole est pleine ! Ce soir je vais avoir du chauffage !

Après avoir rentré ma pulka et déballé quelques affaires, je m’occupe de ce poêle dont j’ignore le fonctionnement. Au sol, un tas d’allumettes grillées. Je tourne autour sans comprendre comment ça s’allume. Aucune notice. Je fais des tests. Approche une flamme. Rien ne se passe. Je laisse tomber. Ce n’est pas grave. Mais tout de même, avoir un poêle avec une réserve de pétrole pleine et se geler, c’est comme crever de faim devant une boîte de conserve sans ouvre-boîte. C’est nul. Il faut que je trouve. Je démonte la bête (les grands moyens, oui je sais…). J’essaie de comprendre le mécanisme. Et finalement, le brûleur prend feu. C’est parti ! Je n’ai plus qu’à aller chercher de la neige pour faire de l’eau. Je m’installe sur la table et profite de la lumière du jour pour rédiger les cartes postales, au crayon de papier, l’encre de mon stylo à bille étant gelée. Je me demande encore pourquoi je m’encombre de ce genre de stylo. La température de la cabane monte à 12°C. Il fait bon. C’est très agréable. Je peux retirer ma parka. Je sors régulièrement pour voir si un traîneau arrive. Rien à l’horizon. La lumière du coucher de soleil est belle. Je pense que je vais rester quelques jours ici. Je suis tout proche de la calotte glaciaire, dans une cabane chauffée. Le grand luxe. Je ne pouvais rêver mieux.

La nuit est tombée. Le ciel s’est couvert. Il n’y aura pas d’aurore à voir ce soir. J’écris un peu à la lumière de la lampe frontale. Je dîne (une soupe chinoise excellente). Je me couche en laissant le sac de couchage entrouvert pour ne pas avoir trop chaud. J’ai laissé le poêle allumé.

 

4ème jour. La calotte glaciaire du Groënland

Réveil agréable après une nuit au chaud. L’odeur de pétrole m’a un peu dérangé en fin de nuit. J’ai entrouvert la fenêtre pour aérer un peu. Ce soir, je pense que je couperai le poêle pour la nuit. Je profite donc de la chaleur relative de la cabane pour faire un brin de toilette. Je commence à puer. Je fais chauffer un peu plus d’eau que d’habitude pour cette toilette de chat. Dehors, le ciel est voilé mais la vue est dégagée. Plafond bas. Le pêcheur qui venait d’Ilulissat hier m’avait dit que le temps serait gris aujourd’hui et ensoleillé demain. Enfin, ce ne sont que des prévisions et je sais qu’elles ne valent pas cher dans ces régions. En tout cas, je suis à l’endroit où je rêve d’être depuis longtemps déjà. Alors je vais prendre le temps. Je laisse toutes mes affaires dans la cabane, sac de couchage, pulka et tout ce qu’elle contient. Je prépare un petit sac à dos dans lequel je mets les deux bouteilles thermos (thé et eau), un paquet de petits gâteaux, les moufles, l’appareil photo et les objectifs. Je prends aussi le pied de l’appareil photo que je fixe à l’extérieur du sac. Je chausse mes raquettes, empoigne mes bâtons et c’est parti. Direction la CALOTTE GLACIAIRE !

Il me faudra une heure trente de marche pour arriver au glacier. Mais le brouillard est tombé et il s’épaissit de minute en minute. Je passe devant une petite île rocheuse plantée au milieu du fjord. Cette île ne figure pas sur ma carte. Et pour cause : ma carte a 7 ans. Le front du glacier se trouvait avant l’île en question. C’est à dire que la calotte glaciaire la recouvrait à cette époque. J’ai du mal à évaluer la distance de recul de la glace. Je continue à progresser sur la banquise. Les failles sont de plus en plus nombreuses. Souvent, ce ne sont que des fissures. Mais j’approche avec prudence pour tester la glace. Il ne s’agit pas de passer au travers. Plus loin, une faille beaucoup plus large me bloque cette fois le passage. Elle fait environ un mètre de large. Je tape la surface avec mon bâton… qui traverse. Un frisson me traverse le corps. La faille doit être récente. Elle est bien noire, et la glace à peine reformée. Je dois faire un long détour pour trouver un endroit où je peux traverser en toute sécurité. Je m’approche de la zone de pack. C’est un endroit apocalyptique. Un amas de glace fait de blocs plus ou moins gros. Certains sont plus gros qu’une voiture, voire un fourgon. Un bric à brac immense. Le front du glacier semble être à une distance de 200 ou 300 mètres. Je fais des photos avant que la brume ne masque tout. Mais l’ambiance devient inquiétante. Un craquement long et sourd. Je regarde partout. Je ne vois rien. Le pack bouge imperceptiblement. Je continue à observer et faire des photos. Soudain, juste devant moi, je vois un amas de glace s’effondrer sur lui-même, puis un bruit d’eau. Je ne me sens pas du tout en sécurité. Je suis trop près. J’attrape mes affaires et m’éloigne en vitesse de cette zone. Je suis presque pris de vertige en pensant à l’eau glacée qui se trouve sous mes pieds. Et si la banquise était plus fine que ce qu’on m’a dit… Ne traînons pas ici, ce n’est pas sûr. Il est presque midi et la vue est bouchée. Je ne vois même plus les colonnes de glace qui forment le front. Je décide de rebrousser chemin et de retourner à la cabane pour déjeuner. Je reviens sur mes traces laissées dans la neige pour retrouver les passages des failles. « Si le temps ne te plaît pas, attends cinq minutes » dit un proverbe islandais. Il s’applique très bien ici. Au moment où j’arrive près de l’île, le soleil refait son apparition. Va-t-il percer et lever le brouillard ? Sur la crête de l’île, je vois plusieurs cairns. Petit détour pour monter au sommet de ce petit bout de terre. Une crête de compression s’est formée ici. La banquise, sous la pression de la calotte glaciaire, s’est brisée et les blocs de glace sont montés les uns sur les autres. Il y a trois bon mètres de glace à franchir pour atteindre la terre. Je cherche un endroit facile et sûr. Ici, une grosse plaque plutôt plate et large doit me permettre de passer facilement.
Je teste avec les bâtons. La glace est bien dure tout autour. Aucun bloc ne bouge. Je pose un pied. Ça tient. Mais au moment où je lève l’autre pied transférant tout mon poids sur le glaçon, il se met à bouger. L’eau apparaît. Il bouge, vacille, l’eau monte dessus. Je veux reculer mon pied gauche pour revenir sur la banquise, mais ma raquette accroche le bord. Déséquilibré, je tombe en arrière sur les fesses. Je me relève sans crier gare pour m’éloigner. Plus de peur de que de mal. Cela dit, le coccyx a pris cher, mais tout va bien. Prudence. Je retente de passer à un autre endroit. Cette fois c’est beaucoup mieux. La faille est moins large et les blocs sont mieux calés. Je monte jusqu’au cairn le plus haut. Le soleil brille désormais, illuminant le glacier et faisant ressortir un bleu magnifique. Je pose mes affaires. Thé, petits gâteaux, photos et même vidéo ! Mon nouvel appareil photo a cette fonctionnalité. Je m’amuse à faire mon reporter façon Nicolas Hulot. Il fait froid, et j’ai un peu de mal à articuler.

J’aimerais vous décrire ce que je vois. Devant moi, le front de la calotte glaciaire. La glace est bleue. Le soleil l’illumine. Ce front se dresse comme un mur vertical, sans aucune logique. Complètement à gauche, ce mur est parfaitement lisse. Il semble qu’un gros morceau se soit détaché sur une bonne largeur. Un peu plus au milieu, se sont 5 ou 6 arches, comme des cathédrales. En se dirigeant vers la droite, c’est beaucoup plus déstructuré. Comme si les blocs étaient plus friables. A l’arrière de ce front dont j’imagine la hauteur de 10 ou 20 mètres (mais une fois encore, les distances sont tellement trompeuses…) il y a la calotte glaciaire qui s’étend. Le terrain est en pente. Impossible de dire si le fjord continue plus loin, sous la glace, ou si c’est la roche qui se trouve dessous et qui fait ce dénivelé. A l’avant du front bleu, il y a toute cette zone de pack. Au raz du sol. D’ailleurs, je me fais la remarque que je suis probablement loin du compte lorsque je parle de 10 ou 20 mètres pour la hauteur du front. Les blocs de glace du pack étaient énormes lorsque j’étais auprès tout à l’heure. Et d’où je suis maintenant, ils semblent minuscules. De chaque côté du front, des massifs d’une altitude de 400m forment comme un berceau à la calotte glaciaire. Le contraste entre la roche marron, le bleu du ciel, le bleu de la glace et le blanc de la neige est magnifique. Un paysage vraiment fabuleux. Au loin, j’entends un gros craquement puis un « plouf ». Je suis pourtant très loin. Le léger vent m’amène les sons de la glace. C’est incroyable, mais ce paysage qui semble en léthargie totale est, en réalité, en mouvement. C’est stupéfiant. Cette masse phénoménale avance. Doucement, mais elle avance. Elle pousse la banquise dont je vois clairement les nombreuses failles depuis mon promontoire. Des blocs de glace s’effondrent dans l’eau. Je ressens une sensation d’humilité profonde. L’infiniment grand face à l’infiniment petit. Voilà ce que j’aime dans ces régions. Là où je suis, l’homme a une toute petite place. Devant moi, il n’en a plus aucune. Et dire que nous avons malgré tout une responsabilité sur la fonte de ce glacier. Les deux calottes glaciaires, celle du Groënland et celle du continent Antarctique, sont indispensables à notre planète. Elles en sont le thermostat. Mais elles sont en danger. J’en ai la preuve sous les yeux : la glace fond. Il y a 7 ans, je n’aurais jamais pu me trouver là où je suis en ce moment, sur cette île. Je continue mon observation. Le soleil est au beau fixe désormais. La lumière est magnifique. Derrière moi, le fjord interminable plonge au sud. Il fait une vingtaine de kilomètres de long et débouche sur le fjord principal Kangia. La neige qui recouvre la glace est immaculée. Depuis ce matin, je n’ai vu aucun équipage. Pas âme qui vive. Pourtant je ne suis pas seul. J’ai repéré de nombreuses traces de renards arctiques sur la neige, près du pack. Qu’est-ce qu’un pauvre renard peut bien trouver à manger dans un endroit pareil ? Malheureusement, je n’ai vu aucun animal.

L’après-midi est bien avancé. J’ai encore une bonne heure de marche pour rentrer aux cabanes. Déjà le soleil tourne et la rive droite est à l’ombre. Je descends de mon île, franchis la faille de compression avec la plus grande prudence cette fois-ci et prends le chemin du retour. Demain, je tenterai l’ascension du massif ouest pour observer la calotte glaciaire d’en haut. J’ai repéré un passage sur ma carte. J’essaierai de le trouver. D’ailleurs, en rentrant, je décide de longer la côte pour tenter de voir des traces de traîneau. Mais je ne distingue absolument rien. C’est probablement un passage assez peu fréquenté. En tout cas, depuis hier, je n’ai vu personne sur cette rive. Les cabanes sont dans un renfoncement, bien cachées derrière une pointe qui se jette dans le fjord. Je contourne la pointe. Les cabanes apparaissent. Alors que je pensais être seul ce soir, je suis surpris, presque angoissé : il y a plein de monde là-haut. J’ai la sensation que « mes » cabanes ont été prises d’assaut. Il y a un peu d’agitation. Je distingue 6 silhouettes qui m’observent au loin. Ils doivent être assez surpris également de voir un bonhomme débarquer de nulle part, en raquettes. Cela dit, ils s’attendaient forcément à voir arriver quelqu’un. Ils ont dû voir mes affaires dans la cabane. Je grimpe jusqu’à eux avec plus de facilité qu’hier étant délesté de ma pulka. Est-ce que je vais pouvoir rester dormir à l’intérieur ou vont-ils me prier de leur réserver la place ? En arrivant à eux, les 3 inuits me saluent. Nous échangeons quelques mots. Je leur dis que je suis là depuis hier, que je suis allé me balader près de l’icecap aujourd’hui et que j’ai laissé mes affaires dans la cabane. « No problem, no problem ». Je salue également les 3 touristes restés en retrait et pas franchement bavards. J’entre poser mes affaires. Ils sont tout juste arrivés. 3 meutes de chiens sont installées derrière. Un jeune inuit me rejoint dans la cabane pour allumer le poêle. Je lui demande si je dois monter ma tente. « no, no !». Il me montre qu’il y a 4 matelas et que nous sommes 4 au total. Les inuits eux, dormiront dans l’autre cabane. « no problem ». C’est vraiment le mot d’ordre avec les inuits. Pas de problème donc. Les 3 touristes sont danois. Un couple et un homme seul. Ils ont une trentaine d’années. Ils voyagent ensemble mais ne se connaissent pas. La fille (qui ne semble pas vraiment apprécier l’hébergement et le confort sommaire de notre hôtel) parle peu. Son copain n’est guère plus bavard. Ils jouent aux cartes dans leur coin. Je discute un peu avec le troisième. Je crois qu’ils ne sont pas très contents de leurs guides qui ont tout simplement oublié l’essence pour leur réchaud. Ils attendent une livraison demain matin. Un pêcheur en route vers Ilulissat doit passer le message à leur agence de voyage en ville qui doit faire acheminer un jerrican par un autre traîneau. C’est beau la logistique en milieu polaire. Cette pensée m’amuse, et je vois la pauvre danoise bouder en attendant que les blocs de glace que les inuits ont apportés fondent dans les gamelles posées sur le poêle. La glace fond beaucoup moins vite que la neige, d’autant que le poêle n’est pas aussi efficace que le réchaud. Cependant, la glace est bien meilleure que la neige qui ne donne que de l’eau déminéralisée. Non seulement le goût de la neige fondue n’est pas terrible, mais elle n’apporte rien à l’organisme. Comme je ne suis pas difficile, mon dîner du soir sera avalé bien avant que le leur soit chaud.

Dehors, le temps se couvre, mais une lumière bleue et rose couvre les massifs. Je fais quelques photos du fjord dans sa robe du soir. Vers 21h, le vent commence à se lever, comme chaque soir. Je vais m’allonger sur mon matelas pour écouter de la musique. Les danois préfèrent laisser le poêle allumé cette nuit. Soit… Mais vers 2 heures, une forte odeur de pétrole me réveille. Le poêle ne génère qu’une flamme bleue. Le réservoir est vide. Je me lève pour tout éteindre et arrêter l’émission de gaz nocifs. Tout le monde remonte la fermeture éclair de son sac de couchage.

 

5ème jour. Une vue à couper le souffle

Je me lève le premier. Mes trois compagnons de chambrée ne sont pas aussi matinaux. Il est 7h. Dehors, le vent souffle encore. Il a soufflé toute la nuit. Il neige un peu. Météo maussade donc. Puisqu’il n’y a plus de pétrole dans le poêle, je prépare mon réchaud et tente de l’allumer dehors. Très compliqué. Je ne compte pas la quantité d’allumettes qu’il me faut. Et même la flamme du réchaud s’éteint avec le vent. Je n’arrive pas à protéger correctement le brûleur. Mais j’y parviens tout de même. Je mets de la neige à fondre. Finalement, un des guides apporte une nouvelle réserve de pétrole dans notre cabane. Je prends mon petit déjeuner pendant que les danois terminent leur nuit. Aujourd’hui, je me lance donc à l’assaut du massif à l’est de la calotte glaciaire. Hier soir, les guides m’ont dit que je devrais voir des traces de traîneaux, puisque des équipages doivent passer par là. Mais il y a peu de chance qu’ils passent avant moi. Je prépare donc mon petit sac à dos comme hier, et je range mes affaires dans la cabane. Je laisse ma pulka et le reste de mon matériel ici.
Comme hier. J’ai prévu de passer une nuit de plus ici. Ce matin, j’ai enfilé ma grosse parka Lestra pour me protéger du vent et du froid. Mais au moment du départ, le vent est totalement tombé. Plus un souffle d’air, et le soleil commence à percer. Je patiente quelques instants pour admirer le fjord sortant de la brume matinale. Les rayons du soleil me chauffent déjà le visage. Je vais avoir trop chaud avec cette veste. Je change. Je laisse donc la parka et je prends ma veste de marche qui n’est pas chaude mais seulement imperméable et coupe-vent. Sa capuche tempête bordée de fourrure est parfaitement adaptée pour me protéger du vent et de la neige. Je salue une dernière fois les 3 inuits qui prennent l’air, et ma journée de randonnée commence.

Le vent et les chutes de neige de la nuit ont effacé toutes les traces sur la banquise. Ce matin encore, c’est sur une neige totalement vierge que je marche. L’ascension commence. Je repère le passage et je monte tranquillement à un rythme régulier pour ne pas m’essouffler. Mais c’est long. Beaucoup plus long que ce que j’avais prévu. Encore ce problème pour estimer les distances. C’est aussi valable avec l’altitude. C’est vrai que j’ai 400 mètres à gravir. En me retournant, je vois la distance parcourue. J’avance bien, mais j’ai l’impression que le sommet s’éloigne. Je cherche le passage. Ne suis-je pas en train de m’éloigner et monter sur le mauvais massif ? Coup d’œil sur la carte. Il faut que j’oblique un peu sur la droite. Je vois une ligne de crête, avec des rochers apparents. Je vais emprunter cette voie. J’ai chaud. Trop chaud. Je commence à transpirer. J’enlève mon bonnet. J’ouvre toutes les aérations de ma veste, sous les bras et devant. Rien n’y fait. Je sens que mon maillot de corps est mouillé. Si je ne sèche pas, je vais geler en arrivant au sommet qui risque d’être venteux. J’enlève donc ma veste de marche. Dessous, j’ai une veste polaire et mon maillot. La veste polaire devrait absorber l’humidité du maillot (qui lui est « hydrophobe », c’est à dire qui n’absorbe pas la sueur mais la rejette par l’extérieur). Et ma technique fonctionne. Effectivement, la polaire boit l’eau du maillot qui gèle en surface. La veste se retrouve rapidement couverte de givre. Je la brosse à plusieurs reprises. En moins de 15 minutes, je suis sec. Je profite d’un gros rocher pour me mettre à l’abri du vent qui souffle un peu sur cette crête. Thé, gâteaux. Je me refroidis. Je remets ma veste de marche et je repars doucement. Je file désormais tout droit vers la calotte glaciaire. D’après ma carte, je devrais être tout prêt du sommet de ce massif. J’y suis. Enfin ! Près de 3 heures d’ascension. Mais quel spectacle. QUEL SPECTACLE ! C’est incroyable. Tout ce que j’ai vu d’en bas était en réalité minuscule. Ma vision était faussée. Les distances, les dimensions étaient faussées. Le front du glacier n’était que l’arbre qui cachait la forêt. Devant moi se dresse un paysage à couper le souffle. Le fjord semble bien petit vu d’ici. La zone de pack dont je pensais qu’elle s’étendait sur 100 ou 200 mètres, doit faire au moins un kilomètre. La limite pack/banquise se trouve à mi-distance entre l’île où j’étais hier, et le front du glacier. Il m’a fallu 20 minutes pour parcourir la distance entre cette île et la zone de pack. Ca fait donc 1 kilomètre (je marche à peu prêt à 3 km/h avec mes raquettes). Je distingue à peine les blocs du pack alors que certains étaient énormes. Et d’ici, le front du glacier prend des dimensions fantastiques. Ces falaises de glace doivent faire plusieurs dizaines de mètres de hauteur. Et derrière, un autre front, plus grand encore. Une moraine est clairement visible. Elle contourne le massif qui se trouve en face. La calotte glaciaire est striée. Avec le zoom de mon appareil photo j’arrive à voir ces stries. Probablement des crevasses profondes. Et dire que tout cela est en mouvement. Un mouvement lent. Imperceptible à l’œil. Mais la glace avance. Côté fjord, la lumière est superbe et donne des reflets sur la neige. C’est vraiment un endroit fabuleux. Qu’est ce que j’ai bien fait de monter ici. La grimpette a été dure, mais vraiment, je crois que le but de mon voyage est là.

Au loin, je vois trois traîneaux. Ils traversent la banquise sur toute sa largeur. Puis quelques minutes plus tard, ils entament l’ascension du massif à leur tour. Je ne sais pas si j’ai pris la bonne route pour monter, mais maintenant, je sais par où il faudra passer pour descendre. Ils me font une belle piste bien visible, mais j’imagine, bien labourée. Une cinquantaine de chiens, les griffes plantées dans la neige pour hisser les lourds traîneaux, ça fait des dégâts. Un peu plus tôt dans la matinée et durant l’ascension, j’ai vu les 3 équipages qui étaient à la cabane partir. Ils sont d’abord allés jusqu’à l’île avant de faire route vers le sud. Je sais qu’ils rentraient sur Ilulissat.

Je commence à avoir froid ici. Le vent vient de la calotte glaciaire. Autant dire qu’il n’est pas chaud du tout. J’ai fait beaucoup de photos. L’appareil est gelé et mes doigts souffrent un peu. Je mets mes moufles pour me protéger. Depuis quelques jours, mes pouces sont blessés. Les ongles se sont décollés sur quelques millimètres au bout. C’est assez désagréable. Je surveille particulièrement mon pouce gauche, beaucoup plus sensible au froid depuis sa gelure il y a 2 ans. Il est temps de partir. Je serais bien resté plus longtemps, mais je commence à être transi de froid et il n’y a aucun endroit pour se mettre à l’abri. C’est à regret que je quitte le sommet. Mais je surprends deux lièvres arctiques que je dérange et qui prennent la fuite. J’ai envie de leur dire que je ne leur veux pas mal. Juste une petite photo et voir à quoi ils ressemblent de prêt. Ils galopent vite. Alors je suis leurs traces. Je me cache derrière un petit rocher… puis je continue. Je les vois encore. Ils sont arrêtés. Trop loin pour mon zoom. J’avance discrètement. Mais ils continuent leur course. C’est là que je me rends compte que, dans la précipitation, j’ai dû faire tomber mes lunettes de soleil que j’avais passées dans une sangle de mon sac à dos. Je ne peux pas laisser mes lunettes ici. J’en ai besoin. Demi-tour. Je reviens sur mes pas. Tant pis pour les lièvres. Après avoir retrouvé mes lunettes, je descends tranquillement. Surprise, les lièvres m’ont attendu. Cette fois, ils sont à portée de mon zoom. Je les observe à travers l’objectif (je n’ai pas de jumelles). Ils sont très gros. Je pense qu’ils ont une bonne épaisseur de fourrure. L’un d’eux se redresse sur ses pattes postérieures. Ils sont vraiment bien plus grands que les lièvres de nos campagnes. Salut les amis, je dois redescendre. Le soleil se voile.

Je retrouve la piste des traîneaux. Et je suis plutôt content de moi, parce que les muschers ont suivi mes pas. A travers les traces des chiens, je distingue les traces de mes raquettes. Je ne me suis donc pas trompé. J’avais vu juste. Il n’y a qu’en bas où j’ai coupé tout droit, alors qu’eux ont fait un léger détour pour avoir une pente plus douce.

Retour sur la banquise. Le soleil est maintenant complètement caché. Le brouillard tombe. J’ai eu une chance incroyable d’avoir cette fenêtre météo parfaite. Le temps de regagner la cabane, la neige commence à tomber. Je suis de retour après 6 heures de randonnée. Tout le monde a quitté les lieux. Personne d’autre n’est arrivé depuis ce matin. Un grand merci aux inuits qui ont rempli le réservoir du poêle avant de partir. Je ne sais pas qui paie, mais merci ! Je casse la croûte alors qu’il neige toujours. Puis dans la soirée, le soleil revient, la neige a cessé de tomber. Le ciel s’est ouvert. Une journée incroyable sur le plan météorologique. Je résume : au réveil : vent et neige. Matinée : soleil et ciel bleu. Après-midi : brouillard puis neige. Soirée : ciel bleu. Le soleil offre des couleurs bleues, oranges et rouges au fjord. Il aura fait -17°C toute la journée (avec du vent au sommet). Ce soir, personne ne viendra me tenir compagnie dans la cabane. Le poêle ronronne. Je l’éteindrai toutefois pour la nuit.

 

6ème jour : Une soirée inoubliable

J’ai donc passé la nuit tout seul dans ce coin qui a des airs de bout du monde. Le vent a soufflé toute la nuit. Je l’ai entendu frapper les parois de bois de cette cabane. Vers 5h, j’ai allumé le poêle. A 7h30 lorsque je me lève, il fait 10°C à l’intérieur. C’est agréable. Aujourd’hui, j’entame donc le retour vers Ilulissat. J’avais envisagé de traverser les massifs, mais ce fjord est tellement beau que j’ai envie d’en profiter encore et encore. Alors je rentre par la même route qu’à l’aller. Ce matin, je mets le cap sur la cabane des pêcheurs. Et comme la route est longue et plutôt monotone, je ne ferai pas de détour. Au départ, je règle la boussole pour tirer tout droit. Je repère le massif de destination. Maintenant, il n’y a plus qu’à marcher. Petit vent arrière. Grand soleil de face. Les lunettes sont indispensables. Je commence à avoir chaud. Les rayons réchauffent mon visage. Rapidement, je commence à transpirer. Le soleil sur mes vêtements noirs est efficace. Je retire donc ma veste polaire et ouvre les aérations de la veste de marche. Pas de bonnet. Un peu plus tard, le vent se renforce. Je m’arrête faire une pause thé, gâteaux et raisins secs. Je me recouvre. Plus j’avance et plus la neige est épaisse. Il a neigé beaucoup plus ici que vers la calotte glaciaire. Mes raquettes s’enfoncent de 10 à 15 cm. Il faut lever les pieds. C’est épuisant. La pulka quant à elle, creuse un sillon profond. Je fournis de gros efforts pour avancer.

Au loin, sur l’autre versant du fjord, un traîneau. Je distingue le muscher en train de guider ses chiens. Il descend de son traîneau, remonte, puis recommence. Ses chiens doivent s’enfoncer dans cette neige profonde. Mais en fait, il manœuvre. Je comprends qu’il essaie de prendre une autre piste. Ces chiens de traîneau groënlandais ne sont pas très intelligents. Ils fonctionnent au fouet. Je ne serais pas surpris qu’il y ait beaucoup de consanguinité dans ces meutes. Le traîneau a complètement obliqué. Il fait route vers moi. C’est quand même couillon cette histoire ! Un fjord gigantesque et il faut qu’il me fonce dessus. Je vais devoir m’arrêter pour le laisser passer bientôt. A moins qu’il ne vienne à ma rencontre… Surprenant. Je m’arrête alors qu’il est à quelques dizaines de mètres. Ils sont deux sur ce traîneau. A l’arrière, c’est clairement un touriste, trahis par les vêtements (très occidentaux) qu’il porte. Le muscher donne l’ordre aux chiens de s’arrêter. L’homme retire le masque qui lui protège les yeux. « Il paraît qu’il y a un français qui se balade en ski sur la banquise avec un traîneau ». Je suis carrément surpris d’entendre parler français. Surtout de la part d’un muscher. En plaisantant je lui réponds que ça ne peut pas être moi puisque je suis en raquettes. Les deux hommes rient. Nous faisons les présentations. Julien et Julien. Le muscher est donc un pêcheur français installé à Ilulissat depuis 12 ans. Marié à une groënlandaise et père de deux enfants. L’autre Julien est effectivement un touriste grenoblois. Il loue les services du premier Julien (vous suivez ?) pour faire une balade d’une semaine en traîneau à chiens. Nous discutons un moment. Ils me racontent que c’est Joruut et son collègue qui lui ont dit qu’un français était dans le secteur. J’ai brillé par ma volonté de dormir dehors parce qu’il faisait trop chaud à l’intérieur. Apparemment les deux pêcheurs racontent l’anecdote à tous ceux qui passent. Julien et Julien ont alors décidé de partir à ma recherche. Hier, ils sont allés près de la calotte glaciaire. Ils n’ont pas trouvé ma trace. Sauf qu’hier, j’étais en randonnée légère. Pas de trace de pulka. Et les traces de mes raquettes étaient en grande partie couvertes par les chiens qui ont gravi le massif où j’étais. Je commence à me refroidir. Je ne peux pas m’arrêter plus longtemps. Nous nous donnons rendez-vous à la cabane des pêcheurs dans la soirée. Ils m’assurent qu’il y a de la place ce soir pour moi. Pas question de planter la tente, même s’il fait chaud ! Je continue ma route. Eux, partent dans l’autre sens, en direction de la calotte.

J’arrive enfin à la cabane. Je suis crevé. Joruut est là. Je le salue. Il m’accueille avec un grand sourire. Un autre inuit m’invite à l’intérieur. « café, café ! ». Super ! Avec plaisir. Toujours le même bazar. Voire un peu plus. Ce pêcheur inuit accompagne un touriste polono-suisse. J’ai compris qu’il est polonais et qu’il vit en Suisse. En tout cas, il carbure au Whisky. Lui aussi me parle de l’affaire de la toile de tente plantée parce qu’il fait trop chaud dans la cabane. Il me demande même si cette histoire est vraie ! Un peu plus tard dans l’après-midi, un autre traîneau arrive. Cette fois, c’est un danois qui vit à Ilulissat (et qui parle très bien le groënlandais) qui est là avec un pêcheur pour faire un reportage sur les chiens de traîneau. Kim, le pêcheur vêtu d’un énorme pantalon en peau d’ours, ramène un phoque pris dans ses filets. C’est la première fois que je vois un phoque. Dommage qu’il soit mort… J’assiste au dépeçage de l’animal. Kim fait ça avec une précision chirurgicale. Le sang est noir. C’est assez curieux et pas très ragoutant. Il met des morceaux de viande dans une caisse en plastique. Les déchets sont jetés sur la neige à quelques mètres. Une partie de la viande sera distribuée à ses chiens qui avaleront ça avec gourmandise, se mettant du sang plein la fourrure. Le reste sera pour les hommes. Il ramène une gamelle dans le coin cuisine. Il s’en coupe un morceau et le mange cru. Il dit que c’est très bon. Le Suisse (ou polonais) goûte à son tour. Je décline… J’ai encore deux jours de marche devant moi, et j’ai l’estomac un peu fragile. Cette viande sera préparée façon steak. C’est Kim qui est aux fourneaux. Et là en revanche, je goûte volontiers. Ça sent très bon dans la cabane. C’est une viande excellente. J’en reprends même un morceau. Une viande très tendre qui fond dans la bouche. A mi-chemin entre de la viande et du poisson. Les parts sont noires. On dirait du charbon. Mais ce n’est pas du tout le cas. Bref, j’ai beaucoup aimé. Chacun dîne avec ce qu’il a emporté avec lui. Pour moi, ce sera un plat lyophilisé énergisant à base de poulet et de purée, avec des biscottes. Entre temps les deux Julien sont rentrés. Ils ont eu froid sur le glacier. Il semble que le temps se soit couvert là-bas. Nous passons la soirée à discuter. Julien parle également couramment le groënlandais. Il assure la traduction quand la conversation devient trop compliquée en anglais. C’est une aubaine de discuter avec lui. Il livre plein d’informations sur la vie à Ilulissat, la pêche, la banquise, la langue qu’il a dû apprendre… Il me parle des pêcheurs qui peuvent travailler pour des agences de voyage. Il m’explique la construction des mots du groënlandais. L’assimilation de plusieurs mots en forment un nouveau. Par exemple, dire « est-ce qu’il y a du café »  tient en un seul mot (que je n’ai bien sûr pas retenu). C’est une langue surprenante. Dans cette cabane ce soir, on discute, on rit beaucoup. On parle de pêche, de montagne, de voyages et de culture groënlandaise. C’est vraiment une belle soirée. Nous sommes donc huit dont trois français. Les inuits se moquent de nous lorsque nous parlons notre langue qu’ils essaient d’imiter. Alors que la nuit est tombée depuis longtemps, l’un d’eux montre le bidon bleu dans lequel est entreposée la glace qui sert à fabriquer de l’eau. Il est vide. Alors les français sont mis à contribution. Nous nous couvrons, enfilons nos bottes et descendons vers le fjord. Julien est armé d’une longue perche au bout de laquelle il y a un pic. Sorte de lance. A la lumière des lampes frontales, nous cherchons un morceau de glace qui dépasse de la banquise. Il y en a un à quelques dizaines de mètres. Il frappe cette glace dure pour l’écailler et nous invite à goûter un fragment. « Alors, elle est douce ? ». C’est seulement là que je comprends pourquoi il cherchait un bloc alors que nous marchons sur la glace depuis un moment. Sous nos pieds, c’est de la banquise. C’est à dire de l’eau de mer gelée. Donc salée. Alors que le bloc de glace qui dépasse vient de la calotte glaciaire. Il a été emprisonné par l’embâcle. Cette glace est douce. Et elle a des milliers d’années ! Nous remplissons alors le bidon de cette glace précieuse et remontons à la cabane. Un autre moment fort de cette aventure. Boire l’eau du glacier. Et elle est bien meilleure que la neige fondue. Ce n’est pas de l’eau déminéralisée.

Dans la soirée, alors qu’il faisait encore jour, Joruut se met en colère et sort en furie de la cabane. Avec le grenoblois, nous nous regardons surpris. Par la fenêtre on le voit aller vers un traîneau pour attraper un fouet. Il se dirige vers un chien attaché un peu à l’écart des autres et se met à agiter le fouet qui fait facilement 5 mètres de long. Le chien tourne autour de son pieu pour échapper aux coups. Malheureusement pour lui, quelques tirs font mouche et le chien hurle de douleur. Il se met en boule derrière un petit rocher. Youroute redouble les coups. Le bout de la corde arrive à toucher le dos de l’animal qui tente de se protéger comme il peut. C’est une scène insupportable pour nous. Déjà l’autre soir, à la cabane du glacier, lorsque les trois traîneaux étaient là, dans la soirée j’ai assisté à une scène similaire. Alors que je regardais le coucher de soleil dehors, une bagarre a éclaté derrière. Deux meutes de chiens s’affrontaient. Deux inuits sont sortis en trombe de leur cabane. Le plus costaud s’est jeté dans la mêlée en hurlant. Il a mis fin à la querelle en quelques secondes et chaque chien est retourné à sa place. L’homme a continué à crier après les bêtes. Une meute d’abord, puis l’autre. Enfin, il s’est dirigé vers un des chiens et, le tenant par le collier, lui a envoyé 4 coups de poings qui l’ont laissé KO. C’est effectivement choquant pour nous qui avons un rapport avec les animaux très différent. Au Groënland, le chien n’est pas un animal de compagnie. C’est un moyen de locomotion. Il est là pour travailler. Paul Emile Victor dans ses carnets de notes, faisait état de ces traitements infligés aux chiens. Il raconte que lors d’une famine, les hommes de leur village avaient été obligés de descendre jusqu’à la ville la plus proche, à 6 jours de voyage, pour chercher à manger. Ils sont partis avec beaucoup de chiens, tuant les plus faibles au fur et à mesure du voyage pour nourrir les plus forts. A Ilulissat, aux abords des chenils, on peut voir des petits panneaux interdisant de caresser les chiens. Ils ne doivent recevoir aucune affection… J’ai demandé à Joruut ce que ce chien avait fait : « wouh wouh wouh ». Il aboyait…

21h, chacun regagne sa couchette. Les bougies sont éteintes. Le sommeil gagne les hommes.

 

7ème jour. Cap sur Ilulissat

Petit déjeuner copieux. Comme je n’ai plus de céréales, j’émiette des biscotes dans mon lait. Julien me traduit ce que les inuits disent : « c’est ce qu’on donne à manger aux chiots ». On rit. Si c’est bon pour les chiots, c’est bon pour moi. Chacun prépare ses affaires. Les chiens sont harnachés. Les traîneaux sont préparés et retendus. Les traineaux groënlandais sont lourds. Deux longs patins sont reliés par des traverses en bois. L’ensemble est attaché par un système ancestral de cordage. Aucun clou. Aucune vis. L’ensemble est ainsi très souple. Ainsi, il ne casse pas en passant sur un rocher ou dans un trou. C’est un travail magnifique et d’une grande finesse. De mon côté, je n’ai rien de tout ça à faire. Plusieurs viennent voir mes raquettes, puis la pulka et le système de cordage de trait. Le suisse veut me prendre en photo. Il veut une preuve qu’il a rencontré un type qui se balade tout seul avec un traîneau et qui préfère même dormir dans sa tente plutôt que dans la cabane ! « Je parlerai de toi en rentrant. Tu es un fou ! ». Ça doit être un compliment.

Une fois prêt, je vais saluer mes compagnons qui me dépasseront un peu plus tard sur la piste puisque tout le monde rentre à Ilulissat.
Moi j’ai encore une étape à faire à mi-chemin. Il y a 23 km à faire dans les massifs accidentés. Bien trop pour le faire en une seule étape. Et puis, j’ai déjà une journée d’avance sur mon programme. Je serai de retour en ville jeudi au lieu de vendredi.

C’est parti. Je quitte définitivement le fjord. Après le petit déjeuner, j’ai passé beaucoup de temps dehors à admirer la lumière et les couleurs du soleil levant. Les chiens se réveillaient tranquillement, s’étirant en silence. Le silence, encore et toujours. Un dernier regard en arrière et je bascule de l’autre côté du col. J’avance doucement. D’ici un ou deux kilomètres, il y a une ascension à faire. Celle où ma pulka avait basculé à l’aller. Je sens que je manque de force dans les jambes. Je me retourne régulièrement pour surveiller les traîneaux qui ne devraient pas tarder. Rien en vue pour l’instant. J’attaque la première montée. C’est raide. Puis la seconde un peu plus douce. Je m’écarte pour laisser passer Kim et le touriste suisse. « Ça va ? » me lance-t-il en français (seuls mots français qu’il connaît). Tout va bien. Je continue. Voilà le morceau le plus dur. Ça monte raide, et longtemps. Un autre équipage arrive au loin. Il faut que je trouve un endroit pour m’écarter. Eux aussi semblent avoir du mal. Le reporter reste sur le traîneau tandis que l’inuit pousse à l’arrière. Je me suis écarté. J’ai eu le temps de sortir l’appareil photo. Il me fait un grand geste de la main. C’est dans la boîte. Il arrête les chiens en arrivant à ma hauteur. Il me dit quelques mots d’encouragement, puis donne le signal. Les chiens s’élancent et se tassent dans leur harnais. C’est parti. Je leur emboîte le pas. Un peu plus loin, un replat. Je m’arrête à nouveau pour manger quelques raisins secs pour tenter de retrouver des forces. J’ai les jambes en coton. Un peu de thé. Je n’ai malheureusement pas de sucre avec moi. Un oubli… J’attends que les deux Julien me dépassent. A leur tour ils s’arrêtent. « la vache, tu avances bien, on se demandait où tu étais passé ». C’est vrai que jusque là, et malgré la grimpette, j’ai bien avancé. Je marche à un bon rythme. On se salue une dernière fois et chacun reprend la piste. Plus personne ne doit venir du fjord maintenant. Je n’aurai plus à me retourner. Nous étions les seuls cette nuit dans le secteur. Joruut quant à lui, restait encore sur place quelques jours pour travailler. Les massifs sont magnifiques. La météo est clémente. C’est très agréable. Nouvelle montée. J’enrage. Je suis épuisé. Je tire tant que je peux. La pulka semble ne plus vouloir avancer. Arrivé sur col, je tombe à genoux pour reprendre mon souffle. Je dételle. Et je comprends pourquoi cette montée a été aussi éprouvante : la cordelette qui retient le frein est détachée. Le frein a glissé sous la pulka. Je commence à manquer de lucidité. En début de trek, je me serai interrogé bien avant. J’aurai tout suite compris que quelque chose n’allait pas. Je pense aux compléments alimentaires que je prends habituellement dans les treks et que j’ai oublié ici. Ils me font défaut. Je manque de vitamines et de sels minéraux. Je répare le frein et c’est reparti. Ça va beaucoup mieux comme ça. Maintenant le relief est moins accidenté. Il ne devrait plus y avoir de gros coup à donner.

J’arrive près du lac où il y a la cabane de pêcheurs, plus ou moins à l’abandon. Mais avant ça, je dois faire un petit détour. Ce matin, Julien m’a indiqué un endroit qu’il faut aller voir. Il faut traverser le lac, s’engager dans un couloir entre deux massifs, et aller jusqu’au bout. De là, il y a une vue imprenable sur le Kangia. Et il avait raison Merci pour le tuyau. C’est splendide. Le Kangia recouvert de pack à la dérive. Quelques « petits » icebergs ici et là. C’est très impressionnant. En été, cet endroit doit être fantastique. Julien m’avait conseillé de planter ma tente ici plutôt que de la mettre sur le lac. La vue y est plus belle. Mais c’est en courant d’air. Le vent souffle fort, et il est glacial. Je dois d’ailleurs mettre mes moufles pour me réchauffer les doigts. Ce soir, j’opte pour la cabane. Température extérieure : -5°C. Pas de vent sur le lac. Je passe une partie de l’après-midi assis dehors, sur la « terrasse » à boire du thé (à l’eau de glacier s’il vous plaît) et manger des petits gâteaux et raisins secs. Franchement, je suis bien là ! Des traîneaux passent. Un grand signe de la main à chaque fois. Quelques motoneiges passent sur l’autre versant pour aller s’amuser sur les pentes des massifs, puis repartent. Le silence revient. Dans le ciel, un avion trace une ligne qui semble fendre les nuages. Le coucher de soleil est, ce soir encore, magnifique.

 

8ème jour. Fin de l’aventure

Dernier jour de marche. La nuit a été bonne. Je suis réveillé de bonne heure. Pour la dernière fois de ce trek, j’allume le réchaud pour faire de l’eau. Je prends mon petit déjeuner, rassemble mes affaires et charge la pulka. Le ciel est couvert devant. Ilulissat doit être dans la grisaille. Il fait encore très doux. J’entame donc ma dernière étape. Je profite des paysages. J’avance à pas lent. Tranquillement. J’ai le temps. Je sais que cette étape n’est pas très longue. Une dizaine de kilomètres tout au plus. Je croise plusieurs traîneaux dont Kim qui a changé de client. Une dame et son fils ont pris place sur son traîneau. Lui a laissé son pantalon en peau d’ours à la maison visiblement. Il fait bien trop chaud aujourd’hui. Nous échangeons quelques mots. Il me demande où j’ai passé la nuit et me souhaite un bon retour en ville.

Du haut du dernier massif qui me reste à descendre, je vois la ville. L’absence de neige en bas m’inquiète. Je n’ai pas mon chariot avec moi. Je l’ai laissé à l’hôtel la semaine dernière. S’il n’y a plus de neige sur les trottoirs, je risque d’abîmer la pulka. Et il me faut aller jusqu’à l’appartement où je pourrai la laisser avant de me rendre à l’accueil de l’hôtel pour récupérer la clé. Dernière grosse descente. Tout en douceur. La pulka se comporte très bien et ne quitte jamais sa trajectoire. Dernière traversée de l’immense plaine avant le chenil. Me voilà de retour à Ilulissat. Je récupère la clé de l’appartement et mes affaires laissées en consigne. Demain j’irai faire un tour de bateau avec World Of Greenland pour observer les icebergs de plus près.

 

Epilogue

L’aventure « Groënland 2016 » s’achève. Quel voyage ! Quel pays ! Regardez une carte du monde. Vous voyez cette grande île toute blanche au nord de l’Atlantique ? Le blanc représente la glace qui recouvre cette île à 80%. Et bien cette glace, moi je l’ai vue. Je l’ai approchée. Je l’ai touchée et j’en ai même bue ! 

Il existe deux calottes glaciaires sur Terre : celle du continent Antarctique et cette du Groënland. Je l’ai dit en introduction, ce sont les principales réserves d’eau douce au monde. Ce sont aussi les thermostats de notre planète. Le climat en dépend. Et elles dépendent du climat. Tout est étroitement lié. Cette glace est à protéger impérativement !

Alors croyez-moi, ni mes photos que vous avez pu voir, ni ce récit que vous venez de lire ne refléteront totalement ce que j’ai vu et ressenti. Il faut le vivre ! J’espère tout de même que ce témoignage vous aura transporté.

La couleur du glacier et la blancheur de la banquise. Les pistes des traîneaux et la neige immaculée. Le silence et les craquements de la glace. Le soleil et le white out. La solitude et les rencontres… Un monde de contrastes.

Groënland se dit Greenland en anglais. Cela signifie « Pays Vert ». Curieux non ? Peut-être en été alors ?